LA CHAPELLE DE MAZIERES

 

 

 

 

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              Cette chapelle conjugue à l’envie la légende, la tradition et l’histoire.

Nous traiterons tout de suite de la légende et de la tradition pour ne garder que ce qui est fondé par les textes historiques.

 

LA LEGENDE :

 

Il était une fois d’humbles bûcherons qui se rendaient au travail et traversaient la forêt de Mazières. Arrivés aux bords du torrent, ils virent une femme qui portait un enfant et qui se désaltérait. Un nimbe lumineux l’enveloppait. Etonnés par cette scène, ils s’approchèrent et ne trouvèrent qu’une statue. Ils n’avaient pourtant pas rêvé, ils avaient bien vu une femme vivante et son enfant. C’est alors qu’ils pensèrent qu’il s’agissait sans doute de la vierge Marie.

Quelques-uns quittèrent le groupe pour aller annoncer cette merveilleuse nouvelle aux habitants des villages voisins. Les autres confectionnèrent un brancard fait de branches entrelacées et couvertes de feuillage. Ils installèrent la statue.

Les villageois alertés par leurs compères gravirent la montagne en procession pour vénérer cette sainte trouvaille. Les cloches de la paroisse d’Hauteville  sonnèrent à toute volée pour fêter l’événement.

Les paroissiens décidèrent de descendre la précieuse découverte dans l’église du village, tous étaient dans la joie et promettaient d’entourer  cette statue de beaucoup de piété. Mais il ne devait pas en être ainsi. Lorsqu’ils arrivèrent à la croix du Grapillon, la statue s’éleva dans les airs, une nuée éclatante l’entoura et les paroissiens médusés la virent redescendre à l’endroit où elle avait été trouvée, près du torrent.

Les villageois décidèrent alors de bâtir un sanctuaire à l’endroit où avait eu lieu cette céleste apparition.

 

Aussi belle que soit cette légende, elle n’est malheureusement pas originale car dans le seul département de l’Ain, nous la retrouvons en maints endroits, contée avec quelques variantes. Il en est ainsi pour N.D. de Vaux près de Pont-de-Vaux et pour N.D. de Nièvre près de Vaux-en-Bugey. Depuis toujours le peuple a eu besoin de « merveilleux » et il suffit de lire La légende dorée écrite par Jacques de Voragine vers 1238 pour s’en convaincre pleinement : plus de 50 pages sont consacrées à la Vierge Marie. Ecrits, jeux médiévaux représentés par le peuple sur les parvis des cathédrales sont autant de preuves de cette foi enluminée par de belles histoires.

 

Etait-ce plus ridicule que la course aux horoscopes et devins en tout genre que pratiquent quotidiennement les gens du vingt et unième siècle, certainement pas. 800 ans se sont écoulés et les besoins de merveilleux se sont laïcisés mais ils sont tenaces.

 

LA TRADITION :

 

On raconte de génération en génération, que saint Arthaud, jeune gentilhomme né en 1101 à Sothonod (Valromey) et qui devint moine à la chartreuse de Portes, fut encouragé à créer un nouveau monastère par Amédée comte de Maurienne et de Savoie qui désirait avoir d’autres couvents sur ses domaines.

C’est ainsi, dit-on, que des moines quittèrent la Chartreuse de Portes et s’établirent un temps sur la terre de Mazières qui leur semblait propice à une implantation, l’eau des sources, les bois nombreux, les pierres qu’ils trouvèrent sur place étaient de bon augure pour créer une solide construction.

On dit même que le secteur du monastère fut déterminé, comme il était de coutume à l’époque, par l’implantation de croix. Ainsi furent installées les premières croix de l’Orme et du Grapillon. Il est aussi raconté que l’on construisit un toit protecteur en bois pour protéger une statue de la Vierge. Les pèlerins auraient commencé dès cette époque à prendre le chemin de Mazières…

La tradition ne dit pas pourquoi saint Arthaud quitta le lieu pour fonder son monastère à la Chartreuse du Cimetière sur les flans du Colombier. Ce couvent fut ensuite remplacé par une implantation à Arvières près du village de Lochieu en Valromey. L’église de ce village a conservé les reliques de saint Arthaud dans une châsse. Nous ne possédons sur cette période aucune trace, ni dans les archives du château de Lompnes,  ni dans le cartulaire de la Chartreuse (Recueil de titres relatifs au monastère).

Autre tradition : Alise fille du duc de Savoie reçut en dot la terre de Lompnes, elle transféra à son époux Humbert III, comte de Beaujeu l’intégralité des terres et forêts. Or le prince partit en croisade en 1149 sous la conduite de saint Bernard et dirigée par Louis VII, roi de France. Il confia à son épouse le soin d’ériger une chapelle à la statue de la vierge pour attirer sur lui et sa famille la protection du Ciel, d’où la naissance du sanctuaire.

Cette tradition est belle, mais aucun document historique n’authentifie cet acte.

 

 

L’HISTOIRE :

            . Le domaine :

Le terme Mazières vient du latin Maceria, qui signifie selon Guigue un village ruiné de l’époque franque. Surtout n’en concluons pas qu’il y avait un village à Mazières tel que nous l’entendons actuellement. De grandes prairies certainement, quelques bois et quelques maisons isolées appelées granges (comme le plateau de Retord actuel)

 

Dans sa Topographie historique du département de l’Ain datant de 1873, M.C. Guigue, archiviste paléographe, parle de Mazières en ces termes : « Mazières (le domaine) appartenait, très anciennement, aux religieux de Nantua, qui en reçurent confirmation du Pape Eugène III, par bulle datée du 6 janvier 1146. On ne sait comment, ni à quelle époque ils perdirent cette possession.

En 1182, un certain Pierre de Mazières est témoin de l’accord passé entre le curé d’Hauteville  et les moines de saint Sulpice. En 1304-1306, Bruno de Mazières vend une terre et Guillemette, une veuve de Mazières en cède une autre.

Le 4 novembre 1395, le curé de Sutrieu donna à dom Guichard d’Angeria, prieur de la chartreuse de Pierre Châtel, et à ses religieux la grange de Mazières. Le 27 du même mois, Amédée, comte de Savoie, ratifia cette donation et concéda les services qui lui étaient dus. Le 5 avril 1396, la dame de Lompnes fit l’abandon de ses droits de lods. Le 4 juillet 1399, les chartreux acquirent les prairies environnant la grange et en rendirent aveu au seigneur de Lompnes le 21 août 1460. Mazières était un des plus importants et des plus utiles domaines des chartreux de Pierre Châtel, aussi leur chroniqueur déplore-t-il amèrement l’aliénation qu’en fit, le 1 juillet 1476, le prieur Jacques du Four au prix de 200 florins d’or de petit poids.

Voici pour l’histoire du domaine, qui comme on peut le lire, est très ancien.

 

           La chapelle 

 

Les seuls textes que nous possédons sont les visites que les évêques de Genève puis de Belley effectuaient dans leurs diocèses.

Le compte-rendu de la visite du 24 novembre 1481, effectué par Claude évêque de Claudiopolis (qui représente Jean Louis de Savoie), à Guichardus curé d’Hauteville  mentionne une ordination de clercs dans l’église ainsi que la visite d’une chapelle (3° volume page 284) dont le recteur est Guillaume de Plancata, chanoine de N.D.de Liesse d’Annecy, nommé par le notaire Chaboud de Champagne. Mais le nom de la chapelle n’est pas mentionné (Lompnes ou Mazières ?). Il pourrait s’agir seulement de la chapelle de N.D. de la Pitié, attenante à l’ancienne église d’Hauteville.

 

La visite du 2 décembre 1516 par l’évêque Farscen, représentant Jean Louis de Savoie, ne mentionne toujours pas le lieu de Mazières.

 

Il faudra attendre le 1er décembre 1605, lorsque François de Sales, évêque et prince de Genève, visita ses ouailles sur le plateau d’Hauteville  pour que la chapelle de Mazières  soit nommément citée. Rien ne prouve que l’auguste prélat ait fait l’ascension du col de la Rochette pour se rendre au sanctuaire. Nous pouvons seulement le supposer.

Le 2 juin 1614, nouvelle visite. Il est signalé qu’en la chapelle de Mazières, le curé d’Hauteville  célèbre «  une basse messe (messe non chantée) le lundi de Pâques, de Pentecôte et jour de l’Assomption, il perçoit les oblations à charge de l’entretenir ».

En 1645, la chapelle tombait en ruine. Pour encourager les habitants à la relever, René de Lucinge, seigneur des Allymes, et Honorade Desgaley, son épouse, firent une fondation  pour pourvoir à son entretien et à la célébration de messes.

 

En 1760, la chapelle fut de nouveau restaurée, par un nommé Guy notable d’Hauteville. La révolution de 1789 épargna le sanctuaire

Le 21 mai 1813, le cardinal Fesch archevêque de Lyon et oncle de Napoléon confirme le titre de chapelain de N.D. de Mazières au curé d’Hauteville. Ce titre de chapelain avait déjà été accordé une première fois à Claude Quirieu, alors curé, par Monseigneur d’Aranthon d’Alex,  évêque de Genève,  le 13 février 1662. La cérémonie eut lieu en présence de Claude Meygret, vicaire, de Georges Costas de Champagne et François Gaillard de Cormaranche.

En 1856, Monseigneur Chalandon, évêque de Belley, présida les fêtes de la visitation.

Onze ans plus tard, Monseigneur Pierre Henri Gerault de Langalerie vint bénir la cloche offerte par un paroissien et créer et établir le 24 juillet 1857 un chemin de croix dont les tableaux seront bénis par le curé d’Hauteville. Quand Mgr de Langalerie fut archevêque d’Auch, il revint à Mazières le 5 juillet 1878. Enfin, le 20 mai 1892, Mgr de Luçon, après avoir donné la confirmation aux enfants de Cormaranche, présida l’après midi une cérémonie pour les familles.

 

Il faudra attendre 1867 pour que la chapelle trouve l’architecture que nous lui connaissons actuellement. Nous savons que tout n’était pas très simple entre les diverses communes pour les frais à engager dans cette construction. Ils s’élevaient à 6793.09 F. Aussi, il fut décidé de créer une enclave qui appartiendrait aux 3 communes : Lompnes, Hauteville, Cormaranche.

 

C’est ainsi qu’au titre XVIII du tracé géométrique de la délimitation générale des forêts communales daté du 31 mars 1867, il est fait mention de l’accord passé entre les 3 communes. Cette enclave comprend deux parallélogrammes rectangles.

Le premier est occupé par la chapelle et le deuxième, dont les côtés sont parallèles à ceux du premier est délimité par quatre piquets fichés aux quatre angles du terrain et mesure 37,20 m de largeur et 42 m de longueur. Il a été convenu que la chapelle et le terrain appartiendraient en indivision aux 3 communes. Cette convention a été signée à Hauteville  les 25 et 27 mars 1867 par les maires Collet, Maclet et Gonin assistés de 2 témoins.

 

Les travaux furent engagés en 1867 par des artisans locaux, Gustave Henri Chapuis menuisier charpentier d’Hauteville, Jean Louis Chifflet et Jean Romain tailleurs de pierre de La Ragiaz, Parrot maçon de Lompnes, Rolland et Picollier serruriers et maréchaux d’Hauteville  et de Cormaranche sous la conduite de l’agent voyer Mathieu. Les communes firent des difficultés pour payer, mais la menace du Conseil de Préfecture porta ses fruits et l’on régla l’affaire.

L’année 1881 commença par un cambriolage de la chapelle un mercredi soir de janvier. Un homme s’introduit dans l’édifice en brisant le vitrail à droite du portail, il pilla les troncs et ressortit par la porte. Immédiatement prévenus, les gendarmes arrêtèrent un jeune homme qui fut conduit à Belley et relâché faute de preuves.

 

En 1895 le chanoine Pinard restaure toute la chapelle et en 1915, le remplaçant du curé Mallaval alors mobilisé à la grande guerre, fait effectuer les dernières réparations. C’est dans cet état que nous la trouvons de nos jours.

 

La construction est très simple, les verrières ont une forme romane. Les vitraux sont encore en verre peint comme il était d’usage d’en fabriquer au 19ème siècle. Les deux vitraux entourant le portail, brisés par des « vandales », ont été restaurés  par les curés de la Corbière et Genevrey grâce aux dons des paroissiens. Nous notons à l’intérieur un bénitier en pierre, et pour toute décoration deux fresques murales représentant à gauche de l’autel, la présentation au temple, et à droite, la visitation de Marie à Elisabeth. Le plafond peint est décoré d’une guirlande de feuilles de hêtre. De nombreux ex-voto en marbre sont fixés aux murs en remerciement à la Vierge de Mazières pour sa protection durant les deux dernières guerres. Une porte latérale est décorée d’une croix tréflée sur un linteau de pierre.

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Il existait autrefois trois statues de bois. Une vierge à l’enfant qui était recouverte de plâtre jusqu’en 1951. Les travaux de restauration laissèrent apparaître une superbe statue en bois de tilleul portant à sa base la date de 1709 ou 1789 - le zéro de la date intègre en son centre un 8, d’où l’incertitude de la date-. La sculpture est très inspirée des œuvres qui provenaient autrefois des ateliers Coysevox de Lyon, une vierge de même facture existe dans l’église Saint-Nizier à Lyon.

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Les deux autres œuvres sont moins délicates, un saint François de Sales et un saint Joseph sculptés plus sobrement. Ces trois statues ont quitté la chapelle pour des lieux plus surveillés.

 

 

 

 

Pèlerinages et dévotion

 

Depuis des temps ancestraux, les humbles villageois du plateau, du Valromey, de la Combe du Val ont pris le chemin de Mazières pour honorer et prier la Vierge. Ils montaient à Mazières les enfants mort-nés, les plongeaient dans la source, les petits corps se cabraient donnant assez de signes de vie pour être baptisé. Mazières faisait partie des sanctuaires dits à répit au même titre que la chapelle de N.D. de Nièvre à Vaux-en-Bugey. En 1874, on gardait encore le souvenir d’un Cyvoct traité de cette manière et rendu à la vie à Mazières ; le bénéficiaire de ce miracle aimait à rappeler ce fait durant sa vie (la lettre de Caron, curé de Montluel en octobre 1874 raconte ce détail).

Tout au long des siècles, l’intercession de Marie auprès de Dieu était sollicitée. Les croyants demandaient la santé pour leurs proches, la bénédiction sur les travaux de la terre, la consécration de leur famille à la sainte vierge, la guérison des malades, la pluie en période de sécheresse et le soleil en saison humide. Prières simples de petites gens, confiance permanente en la mère de Dieu pour guérir leurs petites ou grandes souffrances.

Durant des siècles, cette foi simple et lumineuse a guidé les paroissiens vers le sanctuaire. Au cours du 20ème siècle, les évêques de Belley, Messeigneurs Beghin, Maisonobe, Fourrey, Dupanloup et Bagnard, ont visité et parfois célébré un office à Mazières.

 

 

 Il y a fort longtemps, le clergé institua deux pèlerinages annuels : le premier le 2 juillet de chaque année où l’on fêtait la visitation de Marie à sa cousine Elisabeth, le deuxième le 8 septembre, date à laquelle on célébrait la nativité de la vierge. Ces pèlerinages ont perduré jusque dans les années 1980.

Ensuite, il fut institué une messe de secteur le premier dimanche de juillet. Enfin récemment, depuis l’an 2000, une cérémonie a lieu le 15 août pour fêter l’Assomption. Ce rassemblement entraîne encore une centaine e pèlerins chaque année.

 

 

 

La statue de Marie installée sur l’esplanade basse de la chapelle sur un socle de tufs fut érigée lors de la mission de 1856 et inaugurée le 15 avril 1857. Sur le plan artistique, cette statue en fonte représentant « Marie médiatrice de toutes les grâces » a été faite en de nombreux exemplaires pour tous les lieux mariaux de France. Elle a été restaurée en 2001, et attire chaque année de très nombreux visiteurs qui n’hésitent pas à  déposer fleurs, prières et remerciements sur de petits ex-voto au goût parfois discutable. Mais les gens simples continuent en ce 21ème siècle à confier à la vierge leurs problèmes et leurs douleurs et cela est respectable. Il y a tant de malades dans notre station médicale qui sont demandeurs de miracles dans leur détresse.

 

Nous souhaitons que ce lieu créé par nos ancêtres perpétue encore longtemps l’image de la foi et de la piété de nos anciens et pour ceux qui n’ont pas de croyance un lieu de paix et de méditation sereine sur leur propre vie.

 

Louis Aragon et Mazières :

 

Le site de MAZIERES l’inspirera plusieurs fois Louis Aragon, venu en vacances au Château d’Angeville, au début du vingtième siècle.

« Sur le bord de la route, les promeneurs dépassèrent le chantier où des Piémontais travaillaient aux fondements d’une grande maison : le sanatorium de docteur Moreau…Au retour de la promenade, ils rencontreront le docteur venu surveiller le travail « Nous aurons soixante chambres particulières…Une situation unique pour les poumons » leur dira-t-il. « La route enfin tournait, et elle prenait alors l’ombre de la montagne. Cela formait comme une gorge (Trou de la marmite) où l’on s’enfonçait vers la forêt….un petit ruisseau passa sous la route, si clair, si tordu sur lui-même, qu’il avait l’air de ces filets blancs qui "spiralent" dans les berlingots »

 

« On arrivait à la forêt et tout de suite cela formait une sorte de place, où devaient avoir piétiné des chevaux et stationné des voitures, le sol pelé et tassé, à travers quoi passait la route. Sur la droite derrière deux grands chênes, une petite chapelle avec sa cloche apparente, grise et pauvre, surgissait entre les branches, avec une fontaine sur un grand bassin moussu comme un lavoir. Et un peu en arrière une grange abandonnée à la porte barricadée, avec le toit à jour où manquait le chaume, montrant son squelette de lattes usées.

C’était la chapelle miraculeuse (*) Il y dormait une vierge qu’on visitait le 15 août et le 8 septembre, et du jour de l’Assomption demeuraient ici des débris divers, des papiers,  les traces ménagères d’une piété qui avait porté ici l’autre semaine des estropiés, des aveugles, des phtisiques, des amoureux déçus, des mères inquiètes, des vieilles demoiselles épuisées par la route et l’attente d’une vie qui ne viendrait jamais.

 

 

 

 

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P1010808Tournage du film Marie Heurtin de Jean Pierre Améris sur le site de la Chapelle de Mazières