Mademoiselle d'Angeville au Mont blanc

« La première touriste alpiniste »

Scan10616Dessin : Mademoiselle d'Angeville par Jules Hébert

 

 

Henriette d’Angeville de Beaumont est née à Saumur, très près de la prison, où son père Jean Baptiste Charles d'Angeville avait été enfermé dans les temps révolutionnaires et son grand père Sellier fut guillotiné.

Elle fut prénommée Pensée !

De retour dans le pays de ces ancêtres à Lompnes, elle y a passa sa jeunesse c'est au Château de LOMPNES.

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C’est en voyant le Mont-Blanc à partir des hauteurs du plateau que l’envie lui vint de le conquérir. Mais laissons-lui la parole.

« C’est dans les monts du Bugey que mon projet  pris naissance. Depuis toujours, mon regard se tournait vers les crêtes de nos montagnes couvertes de sapins et situe entre NANTUA et Belley. PLANACHAT, point culminant de cette chaîne est élevé de 618 toises * au-dessus du niveau de la mer, et le sol du château de Lompnes de 450.

 

Mais mon ambition était tout autre. Au cours des mois de juillet et d'août 1838 j'avais visité les vallées de MONTJOIE et de CHAMONIX et terminé ma campagne par une ascension au Mont Joli élevé de 1368 toises. Dans aucune de ces courses, je n'avais éprouvé la fatigue dont se plaignent la plupart des voyageurs ; peut être devais-je cet avantage à une bonne constitution fortifiée par l'air pur des hautes montagnes que j'habite, peut-être aussi à l'habitude prise dès ma jeunesse de franchir les pentes escarpées et les vallées profondes de mon pays natal.

 

En 1838, je résidais à Genève. Lors donc qu'on sut que Melle d'Angeville, nouvellement arrivée de Chamonix allait y retourner pour tenter l'escalade du Mont Blanc, ce fut un hourra général d'étonnement et de désapprobation, dont la première phrase était toujours : "Mais quelle idée extravagante !! Et la seconde « : Il faut l'empêcher de commettre une pareille folie !"

Une série de POURQUOI ? Courrait la ville...

Pourquoi avoir choisi le Mont Blanc ?

"Je me trouve dans la catégorie de ceux qui préfèrent la vue des grands spectacles de la nature à celles des scènes les plus gracieuses et les plus pittoresques qu'elle puisse offrir"

 

Depuis quand l'idée de ce voyage ?

 Idée, depuis 10 ans, projet,  depuis  mois ; parti pris, depuis 15 jours.

Pourquoi avoir attendu que la saison fut aussi avancée ? Août valait mieux que septembre ; et vous étiez à Chamonix à cette première époque ?

 

Ce n'est pas trop de la quinzaine qui s'est écoulée entre le parti pris et l'exécution pour faire les préparatifs qu'entraîne une expédition de ce genre. On ne va pas à la cour du Roi des Alpes en robe de soie et en bonnet de gaze, cette visite exige un costume plus sévère.

Excédée de ces questions et de ces présages malencontreux je ne trouvai qu'un moyen d'y échapper. Je donnais des ordres :

"Si quelqu’un se présente pour me voir, vous direz que je suis sortie !

 

A partir de cet ordre, j'ai vécu sans contradicteurs. Quant aux approbateurs, le nombre en fut petit : dans ma famille, j'en comptais un, dans mes amis un autre. Et parmi  les 25000 habitants de Genève, j'aurais pu dire : il en est jusqu'à 3 que je pourrais nommer.  TOTAL : 5.

Pendant 8 jours consécutifs, ce fut un vrai déluge…Je me doutais bien que ce qui tombait en pluie à Genève tombait en neige au MONT BLANC. Mon ascension semblait compromise à la grande joie de mes détracteurs. Le soleil réapparut enfin et avec lui l’espérance….

Je mis un ordre parfait dans mes papiers et affaires particulières, puis j’allais prendre mon passeport et je me trouvai plus calme après toutes ces démarches.

Enfin, le jour du départ arriva. Je louais une calèche, en quatre heures nous arrivâmes à BONNEVILLE. Pour faire reposer l’équipage, nous nous arrêtâmes au café de la Balme pour saluer la grotte. Entre CLUSES et MAGLAN, on voit à sept cent pieds de hauteur environ, dans la montagne qui se situe à gauche de la route, les diverses ouvertures d’une grotte fort célèbre que  visitent ordinairement les voyageurs. L’ayant déjà visitée, je continuai la route.

L’équipage fatiguait et nous arrivâmes tout de même à SALLANCHE où nous logeâmes à l’hôtel de Bellerive tenu par le sieur LAFIN. Il était six heures et demi environ.

Le lendemain, nous partîmes de bonne heure, et en quatre heures,  le plus diligent des postillons me rendit à CHAMONIX.

 

Mon premier soin à l’arrivée fût de courir chez le chef de la compagnie des guides. Il avait prévenu son cousin COUTTET, le chargeant de parler aux cinq autres guides désignés. Je cherchais à les rencontrer, mais aucun d’eux ne se trouvait au pays. Le soir, je reçus la visite de COUTTET à l’hôtel et nous décidâmes que l’ascension aurait lieu le dimanche après que le curé du lieu ait donné l’autorisation de manquer la messe. « Ce qu’il fera volontiers, dit Couttet, car cet homme connaît la montagne ! Et il sait qu’on n'ascensionne pas dans n’importe quelles conditions. »

 

Le lendemain, tout Chamonix savait qu’une dame Francaise était venue pour faire l’ascension. Il ne pouvait croire qu’une femme ayant la prétention de vaincre la montagne fut dans son bon sens. Alors vint le temps des paris. L’un des guides offrait publiquement le pari de mille francs contre cent sols que l’ascension n’irait pas à son terme. Malgré les larmes dans les yeux du guide chef qui craignait pour ma vie, mon parti était pris. Je connus dans le jour suivant une double défection parmi les guides – migraine et froid de septembre – je le regrettai mais ne fut pas ébranlée. Les 2 guides furent remplacés mais quand j’annonçai le départ pour le dimanche, j’assistai à une levée de boucliers. On me parla d’un malheur survenu dans une expédition dominicale qui avait fait plusieurs morts…Une voyageuse anglaise de passage à Chamonix essaya vainement de me dissuader. Malgré ces prédictions fâcheuses et ces horoscopes hasardeux, je décidai de tenir bon. Lorsque j’ouvris les jalousies le dimanche, ce fut pour moi le plus beau des jours, pas un nuage entre la montagne et moi  mais pas de départ d’expédition… Tous avaient gagné.

Les guides vinrent me voir et je leur cachai ma rancune. Je gardai Couttet pour conférer sur l’approvisionnement. Et sous sa dictée, j’inscrivis :

Un bon et solide déjeuner au moment du départ pour six guides, six porteurs et le muletier, puis dans les sacs :

Deux gigots de moutons

Deux longes de veau

Vingt quatre poulets rôtis

Six pains de trois à quatre livres

Dix huit bouteilles de vin de saint jean

Une eau de vie de Coignac -sic-

Une de vinaigre

Une de sirop capillaire

Un petit baril de vin d’ordinaire pour le goûter des porteurs aux Grands Mulets

Douze citrons

Trois livres de sucre

Trois livres de chocolat

Trois livres de pruneaux

Un bon gros dîner bien restaurant au retour de l’ascension.

Pour moi je rajoutais à sa demande :

Un blanc-manger

Une gourde d’orgeat

Une de limonade

Un pot de bouillon de poulet.

Je demandais à l’hôtelier de s’occuper de l’intendance pour nous libérer de ces contraintes. Puis je rendis visite au curé après l’office, et je lui fis part du désir que j’avais d’emporter au Mont-Blanc un des pigeons de son colombier, afin de voir comment il supporterait l’air des hautes régions et le temps qu’il mette à revenir de la cime à Chamonix. Ma demande fut très gracieusement accordée. Il fut également convenu qu’on guetterait son arrivée et qu’on nous l’annoncerait en étalant un drap blanc à côté de l’église.

En traversant le village où l’on chuchotait sur la place, j’appris que deux ascensions auraient lieu en même temps, une conduite par un polonais, une par un allemand (ou anglais) Je décidais obstinément de faire bande à part et nous convînmes que le réveil aurait lieu à quatre heures, le déjeuner à cinq et le départ à six. Les autres ne devaient partir qu’à six heures trente et sept heures.

 

Au jour de l’expédition, j’avais quarante quatre ans, cinq mois, vingt quatre jours, je n’étais donc pas la jeune française que décrivait un journal. Mes guides s’appelaient :

Joseph Marie COUTTET, minéralogiste, botaniste et commerçant âgé de quarante cinq ans. Habitant du village des pèlerins, il en était à sa neuvième expédition au Mont-blanc.

Anselme TRONCHET, cinquante deux ans, meunier, menuisier père de neuf enfants. De très haute stature, il n’était monté qu’une fois au mont-blanc. C’est un spécialiste de la taille des crayons –avis pour les écrivains, dessinateurs –

Jacques SIMOND cinquante ans, grand chasseur de chamois. Les murs de son logis sont tapissés de tous les instruments de guerre : fusils, carabines, sacs à balles, poires à poudre, souliers à crampons, grandes guêtres en peau, tout cela pêle mêle avec la dépouille des vaincus. Menuisier de son métier, il a trois fils et deux filles dont il confectionne les habits en excellent tailleur.

Pierre Joseph SIMOND, quarante sept ans, deux enfants. Trois ascensions. De haute stature, cheveux grisonnants, bonne et honnête figure s’il en est, aussi ferme sur ses jambes au milieu des glaciers que s’il était sur une grande route.

Michel FAVRET, quarante deux ans, air grave et doux, marié père de trois enfants. Très considéré dans son pays, il en est à sa troisième ascension.

François DESPLAN, trente neuf ans, excellente expression de figure en ce qu’elle annonce franchise et gaieté. Aussi vaillant à la marche qu’en face d’une bouteille aux heures de halte. Il ajoute à son état de guide les métiers de cordonnier, sellier, boucher, boulanger, menuisier et fabricant de chandelles. Il a déjà foulé sept fois le Mont-Blanc. Il est marié et a six filles et un garçon.

 

Une pensée traverse mon esprit, si nous sommes saisis par une avalanche, elle ferait à la fois six veuves et vingt sept orphelins.

 

Pour éviter la fatigue, chacun des guides se donne le luxe d’un porteur qu’il choisit où bon lui semble. Le paiement de cet aide est à la charge de celui qui l’emploie mais aucune loi ne défend aux voyageurs d’être généreux en ajoutant une étrenne à la modeste rétribution convenue de guides à porteurs.

 

Les porteurs de ma caravane étaient :

Pierre SIMOND : trente huit ans, air de force et de santé, robuste constitution que ne peut  atteindre la fatigue. Père de cinq enfants en bas âge, il habite au petit hameau des Bois. C’est un guide sûr et expérimenté qui mérite toute confiance.

Jean MUGNIER : trente et un an, petite taille, front haut large et bombé révélant de l’intelligence ; mais figure pale et timide n’annonçant en aucune façon l’énergie dont il est pourvu Meunier pendant l’hiver, porteur pendant l’été, il ajoute à ces deux états des connaissances de minéralogiste.

Le dimanche, les guides firent les emballages des provisions. On les répartit de manière à égaliser le poids de chaque fardeau le plus équitablement possible. Puis vinrent les draps, les couvertures, cordes grosses et petites, casseroles, charbon, soufflet réchaud et jusque du fil et des aiguilles. Les guides réclamèrent mon emballage personnel, il se composait de la manière suivante :

Une chemise pantalon de flanelle anglaise pour mettre sur la peau

D’une chemise d’homme allant par-dessus

D’une cravate en foulard

De deux paires de bas de soie

De deux paires de bas de laine très épais

De deux paires de souliers à crampons imperméables et d’inégales grandeurs

D’une paire de pantalons large à corsage en haut et guêtres en bas rentrant dans le soulier

D’une ample blouse de même étoffe dont les plis matelassaient la poitrine et le dos

D’une ceinture de cuir de manière à serrer le bas de la taille

D’une paire de gants en tricot fourrés intérieurement

D’un boa

D’un bonnet juste en étoffe pareille à la blouse et garnie de fourrure noire

D’un grand chapeau de paille de Chamonix doublé d’étoffe verte

D’un masque de velours noir

D’un grand bâton ferré

D’un tartan

D’une pelisse entièrement doublée de fourrure pour la nuit

Ce costume tel que je l’ai porté depuis les Grands Mulets pesait quatorze livres fortes.

Outre ces vêtements, j’avais encore plusieurs meubles :

Un grand sac plat doublé garni de poche

Un flacon d’eau de Cologne

Un immense éventail pour faire donner de l’air en cas de besoin

Un tout petit pour s’en donner soi même

Un couteau portant canif

Une corne pour les changements de souliers

Une petite cafetière à l’esprit de vin, pour faire du thé en cinq minutes

Une boite garnie de thé

Une seconde boite garnie de pommade de concombre

Un briquet fulminant

Un thermomètre pour juger des variantes du froid

Une excellente lunette d’approche

Un oreiller en gomme élastique

Deux gourdes pour le lait d’amande et la limonade

P1040245 Gourde attribuée à Henriette d'Angeville

Un calepin obligé pour écrire les notes avec une demi-douzaine de crayons

Enfin un miroir meuble féminin par excellence.

Nous étions fin prêt, pour le départ du lendemain

Que je dormais bien au moment où deux à trois coups de poing vigoureusement appliqués à ma porte se firent entendre ainsi que la voix de Couttet disant : "Mademoiselle il faut se lever, il est quatre heures ! "» J’aurai autant aimé le lugubre : « Frère,  il faut mourir ! » des trappistes. Je fus bientôt habillée et descendis pour passer ma revue, tous mes soldats étaient au poste. J’engageai toute la troupe à se mettre à table et restaient un moment spectatrice : c’était plaisir de voir ces treize montagnards faisant disparaître avec rapidité d’énormes pièces de viande.

Je les laissai  à leur appétit On vint m’avertir qu’on attendait plus que moi. J’observais mon thermomètre, exposé au Nord, il marquait six degrés au-dessus de zéro. Je me tâtai le pouls, il donnait soixante quatre pulsations par minute.

Ceux qui ont vu défiler notre caravane dans la vallée, m’ont dit depuis qu’elle avait fort bon air. Je sentais pousser des ailes à mes talons et courais plutôt que je ne marchais ! Doucement, doucement criaient les guides, songeons au lendemain. On arriva lentement au pied du Mont Blanc ; là, j’abdiquai en faveur de mes guides, les reconnus pour Seigneurs Suzerains, promis déférence à leurs avis et obéissance à leurs décisions. Ils me hissèrent sur Roussa la doyenne des mules de Chamonix. Arrivée à un chalet du bois des Pèlerins, j’eus la fantaisie de manger du pain indigène ; l’un des guides m’apporta un morceau de granit dans lequel il me fut impossible de mordre. Arrivée à Pierre Pointue, je mis pied à terre et commenças à gravir la montagne avec la facilité d’une habituée des montagnes. Nous eûmes bientôt traversé l’espace entre Pierre Pointue et la pierre de l’Echelle en ayant glané brindilles et bois pour le feu du bivouac. Nous arrivâmes à la première halte au moment où la montre de COUTTET marquait 10 heures.

Les sacs furent bientôt déliés, les guides fabriquèrent un siège moelleux où ils me prièrent de m’asseoir en ayant soin de placer une peau de mouton sous mes pieds. Je pus ainsi confortablement contempler à loisir le paysage qui s’offrait à nos yeux. Nous eûmes la compagnie de trois perdrix blanches que les naturalistes appellent Lagopèdes. Les guides eurent bientôt englouti un gigot et vidé trois ou quatre bouteilles ; je me contentai d’une cuisse de poulet et deux cuillérées de blanc manger. Nous retrouvons à cet endroit les deux autres caravanes et nous nous mîmes en route pour le glacier des Bossons.

Non seulement les glaciers changent de forme et d’aspect, mais encore dans des espaces de temps infiniment moins longs, ils subissent des changements notables. D’où le danger à venir.

Dès le commencement du glacier, je me laissai attacher avec la soumission promise ; un guide placé de l’autre côté de la crevasse me tendait un bâton dont il tenait l’autre extrémité ; et, au moment où je m’élançais,  il tirait à lui, tandis que l’autre guida laissait glisser la corde de sa main tout prêt à la retenir si le pied me manquait. Très vite je refusais le bâton et la corde à la grande inquiétude des guides, mais lorsqu’ils virent mon aplomb et sûreté dans ma marche, ils se dirent : « elle va comme nous et n’a peur de rien ! »

Les guides aperçurent alors une trace de chamois qu’ils décidèrent de suivre. Ayant abandonné la trace qui partait dans une autre direction, nous tombâmes sur une grande crevasse. Nous utilisâmes alors pour la première fois la lourde échelle que nous portions depuis le départ. Nous traversâmes le glacier sans encombre. Les guides assurèrent qu’ils n’avaient jamais vu le glacier Meilleur Enfant ! Nous arrivâmes aux Grands Mulets.

Je fis l’escalade des premiers rochers avec hardiesse et une facilité de marche qui me rappelèrent mes plus belles années.

Nous accédâmes sur une petite esplanade où nous décidâmes de bivouaquer.

Après s’être restaurés, les guides commencèrent le concert des Grands Mulets avec des voix à faire retentir tous les échos du Mont Blanc. On chanta le ranz des vaches puis une chanson en patois chamoniard.

Les chants cessèrent….Chacun songea à prendre du repos. Un quart d’heure après, tous dormaient d’un profond sommeil sur le rocher des Grands Mulets. Le sommeil n’arrivant point, je décidai de regarder la paysage au clair de lune, aussi je me cru transportée dans un monde nouveau. Une avalanche me tira de mes réflexions, elle inspire crainte mêlée de respect. Je m’endormis enfin.

Le moment du lever arriva, le premier éveillé appela les autres ; la fourmilière s’agita. Les autres caravanes nous avaient devancées, ce qui fit dire à Couttet que le chemin serait ainsi frayé. Nous nous mîmes en route, mes six guides et le porteur SIMOND. Nous prîmes la direction du Dôme du Goûter. Jamais on ne vit plus d’entrain pour un voyage : je me sentais légère comme une plume et toujours disposée à la marche accélérée.

Après les Grands Mulets, les crevasses ont un tout autre aspect que sur les glaciers : au lieu des fissures, ce sont des gouffres d’une profondeur incommensurable. On traverse ces abîmes sur des ponts naturels de neige glacée. A mesure que nous avancions, le froid devenait plus vif ; j’avais pris la précaution de me frotter la figure avec de la pommade de concombre. Je voulus ajouter une seconde protection en ajoutant mon masque de velours que je ne puis supporter plus de cinq minutes : mon haleine concentrée entre masque et peau me faisant l’effet d’une vapeur d’eau bouillante. Nous côtoyons le dôme du Goûter qui dans cette partie est couronné d’une guirlande de séracs. Arrivés là les guides ordonnent silence et célérité, et la caravane se divise pour cheminer isolément à quelque distance les uns des autres. Toute occupée à la beauté du site, j’en oubliais les périls. Je sentis le sol manquer sous moi, une de mes jambes s’enfonce dans la neige, et mon pied flotte dans le vide. « Vite, à mon aide ! » Les guides qui  précédaient et me suivaient accoururent et me tendirent mains et bâtons au moyen desquels je fus bientôt hors de tout péril.

Après avoir contourné le Grand Plateau, nous arrivâmes au lieu de la halte à cinq heures quarante cinq minutes. Il faisait neuf degrés au-dessous de zéro.

Je fus obligé de mettre ma pelisse, de baisser mon voile. Le Grand Plateau est une surface de neige plane située à onze mille sept cents cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer.

Il y a une heure que nous avions quitté le grand plateau lorsque je ressentis une petite courbature dans les reins, accompagnée de pesanteur sur les yeux. Je tâtai mon pouls, il donnait cent trente six pulsations par minute. Il me fut impossible de lutter plus longtemps contre le sommeil qui m’accablait. Les guides m’accordèrent six minutes, l’un d’eux s’assit sur la neige, on m’y fit asseoir dos à dos avec lui, ce qui me permit de dormir. Ils furent inflexibles au bout du temps prescrit ; ce fut une cruauté que ce réveil, car j’étais au Paradis. Pierre Joseph SIMOND était saisi d’une violente migraine, FAVRET souffrait de douleurs, de maux de cœur et de vomissements, DESPLAN de palpitations et de crampes, Jacques SIMOND sentait ses jarrets coupés.

 

Avant de continuer notre route, les guides m’engagèrent à poursuivre jusqu’à l’extrémité du corridor, pour prendre un avant goût de la vue du sommet. Je m’avançais et vis….A la cime ! A la cime ! devint mon cri de guerre. Avant de commencer l’escalade, je crus devoir proposer à ceux de mes guides qui se trouvaient si gravement indisposés de rester au lieu où nous nous trouvions et de s’y reposer en attendant mon retour. Aucun d’eux n’accepta cette proposition. Nous commençâmes l’escalade dans l’ordre suivant : MUGNIER était en tête, COUTTET le second, moi la troisième. Je n’eus pas monté vingt marches de notre escalier de glace que je fus obligée de m’arrêter : le cœur battait à ouvrir ma poitrine. Je recommençai à grimper, même état, même besoin impérieux de sommeil. Je fis un effort pour pouvoir faire vingt autres pas au bout desquels je tombais endormie. Une corde ! Une corde ! dit Couttet qui m’attacha solidement. Nouveau sommeil, nouveau réveil, nouveaux efforts. J’entendis COUTTET se lamenter de mes sommeils rapprochés. Ca se gâte ! Ça se gâte ! Disait-il, je ne mène plus de dames au Mont Blanc. Mon pouls devenait indomptable, j’entendais sans entendre et voyais sans voir … mais une faculté morale et toute puissante me restait ; c’était le vouloir. Je crus un instant que la victoire allait m’échapper.

« Si je meurs avant d’atteindre la cime, promettez-moi d’y porter mon corps, et de l’y laisser ! »

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Fresque murale ville d'Annecy sur l'ascension de Melle d'Angeville

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  Soyez tranquille ! Vous irez morte ou vive !

-          « Mademoiselle, voulez-vous qu’on vous porte ! » Ces mots me sortirent de ma torpeur. Je me relevai et me remis en marche de suite … la crainte d’un pareil affront m’avait redonné des forces. Je finis par atteindre le sommet du mur de glace. Nous venions de monter trois cent cinquante marches de glace !

C’est ainsi que je m’élevais doucement près du but, lorsque j’entendis : courage ! Voilà la cime, cette fois nous la tenons.

Cette fois on me laissa cinq minutes de repos, à mon réveil, je fis détacher la corde devenue inutile, et repoussai même les bâtons, pour faire seule les trois pas qui me séparaient encore de la victoire. A une heure vingt cinq minutes, mon pied foulait enfin le sommet du Mont Blanc !

La résurrection fut subite, un air vivifiant circula dans ma poitrine et ce fut dans la plénitude de mes facultés physiques et intellectuelles que je pus admirer le grand spectacle qui s’offrait à mes yeux.

On me rappela le pigeon, c’était le moment de lui faire porter le message. Il s’envola à tire d’aile dans la direction du Dôme et disparut à nos yeux. Il n’atteindra jamais Chamonix et finira rôti quelque part dans la vallée.

Les gens de Chamonix avaient les lunettes fixées sur le mont Blanc et je ressentais à la fois un petit mouvement d’orgueil de cette victoire remportée à la vue d’une si nombreuse et brillante galerie.

COUTTET me présentant ses deux mains réunies à celle de DESPLAN m’invita à m’asseoir sur ce siège improvisé. Les deux montagnards m’élevèrent autant qu’il leur fut possible ; et par cette espèce d’ovation, ils me firent effectivement arriver plus haut que le Mont Blanc.

Je gravai sur la neige mon axiome favori : VOULOIR C’EST POUVOIR ! puis je donnais le signal du départ.

A notre retour à Chamonix, toutes les fenêtres étaient garnies de monde ; les belvédères, les galeries des hôtels combles, et, à l’entrée du pont, les jeunes gens du pays saluèrent mon retour par un feu roulant de boites, dont le bruit retentissant fut répété par les échos de la vallée. Vive la reine des Alpes ! Telle était l’acclamation que j’entendais sur mon passage au moment où j’entrais à l’hôtel une jeune dame m’embrassa avec effusion en me disant : "Chère Demoiselle, quelle héroïque promenade !"Quelle gloire pour les femmes ! Il y avait de l’esprit de corps dans cet enthousiasme.

Le lendemain, à mon réveil, une paysanne de petite taille aux cheveux blancs vint à moi les bras ouverts, elle me sauta au cou et m’embrassa des deux côtés : c’était Marie PARADIS !

Elle me raconta dans quelles conditions, à trente ans, elle fut conduite au Mont Blanc,

« Je suis montée, j’ai bien soufflé ; j’ai failli mourir ; on m’a traînée et portée ; je suis arrivée, j’ai vu du blanc et du noir et je suis redescendue ! J’admirai tout de même son courage et l’invitai au repas prévu avec les guides de mon ascension.

« Mamie ! Cria-t-elle  d’un bout de la table à l’autre, où avez-vous donc crû pour être si robuste ? « Dans les montagnes et les sapins, tout comme vous Marie ! "»

Au moment de mon départ, elle m’accompagna à la voiture et m’embrassa les larmes aux yeux et sans dire une parole.

Durant trois mois de retour à Genève, mon petit triomphe du Mont Blanc continua puis je me retirais à LOMPNES dans la solitude de mes montagnes.

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Apparemment, la notoriété de mon ascension n’avait pas atteint ce village puisqu’on n’hésita pas à amputer péremptoirement ma propriété de la Maladière et celles de mes voisins les frères HUGON pour l’élargissement de la route en notre vallée (sic) et Champdor pour faire une économie de 500 francs ! J’écrivis le 6 février 1854 une longue lettre au maire mais rien n’y fit.

« Nul n’est prophète en son pays ! »

 

                                                     

 

 

D’après le cahier vert d’Henriette d’Angeville rédigé à LOMPNES en mars et avril 1839. Henriette d'Angeville mourut à Lausanne en 1871, ses cendres furent transférées à Hauteville en 1903.

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Reconstitution : Melle d'Angeville au Mont-Blanc par le Dreffia