PAUL SIXDENIER, LE SACRIFICE D’UNE JEUNESSE AU SERVICE DE LA LIBERTE !

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Savez-vous que les guerres peuvent vous vieillir prématurément ?

 Nous sommes toujours étonnés de lire les âges sur les tombes des militaires tués à l’ennemi : 18, 20, 22 ans, à Verdun, au Chemin des Dames, à Vouziers, à Dunkerque etc.….Ils étaient simples « trouffions », sergents ou maréchaux des logis, sous-lieutenants, capitaines…. A 22 ans, ils avaient déjà connu l’enfer des obus, des attaques à la baïonnette, la faim, la vermine des tranchées, les tortures, la mort….Une vie tragique d’homme qui vous mûrit et vous vieillit avant d’avoir profité de sa prime jeunesse alors que la génération actuelle est à peine sortie de l’école et du nid douillet parental….

On me rétorquera que la vie était alors plus courte, et qu’à cinquante ans, les enfants étant mariés, la vieillesse était déjà là…. Mais quand même, la vie que toute cette jeunesse guerrière a vécu était extraordinairement courte et pourtant si pleine d’héroïsme et de bravoure, de sacrifice voulu ou imposé pour la défense de sa patrie, des siens, de la liberté, de l’Homme enfin !

1914-1918 un massacre dans la jeunesse française ; en1940 cette  guerre qui n’avait de « drôle » que le nom  fit elle aussi de nombreux morts. Enfin cette guerre changeait d’objectifs : plus de front mais des populations massacrées, déportées, chaque français devenait un enjeu guerrier.

 C’est alors que l’on vit jaillir de partout de la Résistance….

Comme dans toute société humaine, elle fut souvent belle et désintéressée, mais parfois aussi entachée de motifs pas toujours très honnêtes…

Il existe cependant des exemples « étendards » qui méritent d’être cité et efface les actions plus ou  moins troubles et ambiguës de gens peu  recommandables.

 

Paul Sixdenier est un jeune qui a porté très haut les valeurs les plus nobles du désintéressement, du don de soi jusqu’au sacrifice suprême.

 

Paul était né le 22 août 1925 à Beaurepaire dans l’Isère. Sa famille vint à Hauteville où sa mère était infirmière.

Il ne se différenciait pas des autres enfants du village. Bon camarade, turbulent comme tous les enfants de son âge, il partageait avec eux les études sous la férule de monsieur Paul Voyle et les jeux divers au patronage ou lors des matches de foot.

img605 - CopiePaul est au centre du rang du haut, il porte le ballon

Béret, culottes courtes, chemises ou pulls fatigués, galoches, représentaient alors l’uniforme de tous les petits garçons de l’époque pour taper dans le ballon les jeudis et les dimanches.

Peut être pouvait-on remarquer une certaine faculté d’élocution et de rédaction, un esprit peut être plus vif que les copains de son âge.

Une rédaction de 1936 le montre déjà passionné par une certaine idée du monde quand il raconte « le voyage du vent ! » qui vient du sud traversant la banquise, cette étendue glacée sur le grand océan, qui déchaîne les flots poussant à la dérive les grands icebergs tout habillés de blanc qui sont la terreur des navires…. ! Ce vent qui traverse le Sahara soulevant  les nuages de sable qui engloutissent les hommes comme les bêtes, désormais impuissants. Ce vent qui vient mourir dans les grands sapins sombres !

De son pupitre d’écolier hautevillois au milieu de ses sapins sombres …il avait déjà une belle idée de toute la planète où il vivait.

L’histoire de France dont il tourne les pages « avec délices » dit-il, le passionne. Il est notamment ému par l’héroïsme d’un Bayard qui empêcha seul, une armée espagnole de passer sur le pont de Garigliano jusqu’à l’arrivée des troupes françaises !

Le chevalier sans peur et sans reproches est-il déjà  la propre image à laquelle Paul voudrait ressembler  dans sa future vie …cette rédaction fut écrite le 1 avril 1936.

Il continua ses études au lycée de Nantua où il passa son baccalauréat avec succès. En 1953, monsieur Granclément, un de ses camarades se souviendra de « son caractère empreint de franchise directe, de son esprit tourné vers l’aventure, de sa débrouillardise à revendre et d’une condition physique exceptionnelle, de son caractère enjoué et de son humour… » Il se souvient de le voir faire le tour de l’étude chaussé de patins à glace pour soutenir un pari et de sa plongée dans la patinoire de Nantua après avoir cassé la glace, pour disparaître puis revenir en surface. Quelle audace et quelle santé !

En 1939/1940 il fréquente l’Ecole Professionnelle d’Oyonnax. Ensuite il fit un court passage au lycée de Vienne où son nom figure au mémorial de l’école.

img601Paul dans les ruines romaines de Vienne?

 Puis il rejoint l’école de Cibeins à la rentrée scolaire de 1943, il postula alors à un emploi de surveillant de collège qu’il ne tint pas car son séjour dans ce lieu fut de courte durée puisque très vite il signala sa présence à Aix les Bains, par une carte postale adressée à sa mère sur laquelle quelques mots enthousiastes ne laisse aucun doute sur ses projets.

  Sous l’influence d’un professeur de mathématiques Elie Deschamps et d’un ami André Vareyon,  Paul Sixdenier avait rejoint  la résistance.

 

Finie l’insouciance de la jeunesse, le voici confronté à la guerre. En novembre 1943, dans une courte rencontre avec sa mère, il dévoile ses intentions :

« Maintenant, on doit d’abord libérer le pays entièrement occupé par les nazis, après je penserai à mon avenir, c’est promis !

Un jour j’ai rencontré André Vareyon et il est venu me chercher pour le maquis ou je suis agent de liaison, je mène une vie exaltante !...

Si tu avais vu flotter ce drapeau le 11 novembre à Oyonnax, si tu avais entendu cette marseillaise ! On peut mourir après avoir connu de moments pareils, en pleine occupation »

« Mais Paul, lui dit sa mère, il n’y a pas que la mort, il y a la prison, les tortures, la milice… ! »

« Oui, je sais mais de toute façon il ne me prendront jamais vivant ! »

Etrange prémonition, c’est en partant de Cize, pour une expédition visant le sabotage de transformateurs du Creusot, sur des instructions venues de Londres (afin d’éviter de nouveaux bombardements) que Paul, benjamin du camp, fut arrêté avec un autre résistant Félix Le Noach par un barrage de trois automitrailleuses et un groupe de trente Allemands. Ironie du sort, Paul ne devait pas faire partie de cette expédition, mais il supplia tant et si bien qu’on l’y admit.

Assommé à coups de crosses, ligoté, emmené à la prison de Chalon sur Saône, puis transféré à la prison de Dijon cellule 47 le 19 janvier 1944, muet sous la torture, condamné à mort le 21 janvier, il tomba sous les balles le 29 janvier 1944 à 8 heures.

 

Ce qui est fascinant dans la vie de Paul Sixdenier, c’est que dans un temps aussi court –quatre mois- il ait vécu une vie aussi pleine, une progression dans la richesse humaine si intense.

Dépeint par ses collègues de l’époque comme un grand et solide garçon d’un mètre quatre-vingt, au visage mâle, aux yeux francs et rieurs, splendide de force et de jeunesse, impétueux, plein d’allant empressé à rendre service, nous le trouvons à la fin de sa courte vie plein d’une foi ardente, brûlant d’amour pour le Christ qui l’attend.

Guettant la lumière à travers les grilles de sa prison comme beaucoup de prisonniers, il lit ou il écrit, une merveilleuse complainte dont nous extrayons quelques strophes…Les journaux de 1946 de Dijon, ainsi que le substitut du procureur de la République de l’époque Maître Jacques Foucart lui attribuent la paternité de ce poème. Cependant un prêtre enfermé dans les mêmes locaux aurait pu en être l’auteur. Quoiqu’il en soit l’attitude de Paul dans ces derniers moments collent parfaitement avec la beauté de ce poème :

Trois croix de fer

A la fenêtre

Trois croix de Fer                    

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Me barrent le ciel

 

Celle du Maître

Au beau milieu

Celle du maître

Amour éternel

 

Et vers leur Dieu

Celles des autres

Et vers leur Dieu

Celle de ces frères

 

Ils sont apôtres

Les deux larrons

Ils sont apôtres

Leur sang est prière.

Ce vitrail est au musée de la Résistance à Nantua.C'est une création de Georges Ruby, son ami d'enfance.

 

 

La lettre écrite le 21 janvier 1944 « à sa petite maman chérie » décrit ses derniers instants :

« Le tribunal de Dijon m’a condamné à mort ce matin…Je n’ai plus d’illusions et j’attends calmement.

Je pense beaucoup à toi et je n’ai jamais autant senti toute la tendresse qu’il y avait chez une mère et à quel point je t’aimais.

Je pense aussi à la peine que tu vas avoir, mais console-toi sur un point, j’ai retrouvé le calme de l’esprit dans la prière ? J’ai demandé à voir un prêtre et on m’a dit que oui. Je me confesserai et communierai avec ferveur. Je prie beaucoup et demande pardon à Dieu pour la vie que j’ai menée jusqu’à présent… »

 

Le prêtre en question était  un soldat de la Wehrmacht et appartenait à l’ordre des Capucins.

La sœur de Paul l’a rencontré après la guerre, pour parler des derniers instants de son frère.

Dans une très longue lettre écrite de sa main, l’aumônier se dit profondément ému et secoué.

Il se souvient parfaitement des derniers instants de Paul « qui reçut avec recueillement la communion dans ce trou si sombre où pas une fois n’avait brûlé une bougie !

Je lui donnai une médaille de l’Immaculée conception dans la main qu’il serra jusqu’à son exécution.

Il refusa toute nourriture…Au lieu de son exécution, il fut tiré et poussé comme le Seigneur à la croix !

Sur le talus, il fut attaché au poteau et alors ses yeux se fermèrent pour toujours à la lumière de ce monde, car ses yeux avaient été bandés….

C’était pour moi un service d’honneur d’être sous la croix du mourant à la place de sa mère et de remettre son âme aux mains de Dieu! »

Le 18 juin 1994, d’anciens amis de la résistance qui avaient fait des démarches pour donner son nom au collège d’Hauteville, eurent le plaisir et la joie d’assister au baptême du collège. Ainsi le nom de Paul Sixdenier échappera à l’oubli et le devoir de mémoire était ainsi respecté.

Paul est enterré dans le cimetière de Cerdon, lieu symbolique de la résistance dans l’Ain.

 

Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup temps de vie pour atteindre les grandes valeurs humaines comme le don de soi,  l’héroïsme et la grandeur d’âme, c’est certainement le message que Paul Sixdenier peut faire passer à la jeunesse d’aujourd’hui, plus de soixante dix ans après nous avoir quittés.

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