Le temps des narcisses.

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Je n’ai jamais compris pourquoi les vieux de notre pays nommaient les narcisses sous le nom de « jeannettes ». Au mois de Mai ou début Juin, dès que les champs de la Léchère, des Ollières et des bords de l’Albarine se constellaient d’étoiles blanches au cœur rouge et que les soirées s’embaumaient de l’odeur capiteuse et entêtante des narcisses, ma grand-mère emmenait mes cinq ans à la cueillette des « jeannettes » et des clochettes violettes ou blanches, ce qui était plus rare.

Nous ramenions à la maison des bouquets pour toutes les occasions, la fête des mères bien sûr, ce qui était une joie pour nous les bambins, mais aussi pour d’autres occasions qui nous paraissaient assez mystérieuses, fleurir les croix des chemins, les tombes au cimetière et les autels des chapelles et églises.

C’est quelques années plus tard que j’appris que ces fameuses « jeannettes » avaient pour nom : narcisses, puis que les jonquilles du printemps étaient aussi des narcisses, comment voulez vous que l’on se reconnaisse dans ce labyrinthe d’appellations !

Et quand vint le temps des grandes études (enfin la sixième ou la cinquième, n’exagérons rien !) on apprit qui plus est, que Narcisse, personnage de l’antiquité  fort amoureux de son image, se regardait dans un miroir d’eau pure,  il tomba et se noya, il se transforma dans la fameuse fleur blanche à cœur rouge qui depuis lors prit pour les générations futures le nom de narcisse.

C’était beaucoup d’informations pour nos petites cervelles, mais  l’odeur de ces fleurs nous enivrait et nous sentions bien inconsciemment que tous ces parfums avaient quelque chose de « pas très catholique » voire de surnaturel.

En plus de cela et pour corser le mystère, nous apprenions que les grosses clochettes violettes ou blanches s’appelaient des « fritillaires pintades »  (un nom de basse cour) et que les gros boutons d’or se nommaient les trolles (ce mot au masculin était le nom que l’on donnait aux esprits follets et lutins des légendes scandinaves). Comment voulez-vous que nos imaginations d’enfants ne transforment pas cela en quelques histoires de contes, ou quelques sorcelleries fort embaumées ?

Et voici que le temps passant à la vitesse d’un éclair, nos « septante » ans sont largement dépassés.

narcisse cuvillat

Mais je ne sais pas pourquoi quand vient le temps des narcisses, il flotte dans l’air une atmosphère bizarre, une sorte de parfum d’enfance qui nous attire près des bois et des champs pour faire en « catimini » une petite cueillette de ces fleurs d’un printemps avancé. Avouez qu’il est étrange de voir un vieux ramasser un bouquet de fleurs ?

Vous qui êtes de la génération du « Seigneur des anneaux » « du monde de Narnia » et autres « Avatar » nous n’avions pas besoin de Hollywood pour stimuler nos imaginations en délire, seul le parfum capiteux des narcisses nous faisait entrer dans un monde où se mêlait légendes, elfes et lutins et c’était bien comme cela.

Mais au fait sommes-nous tous seuls dans ce cas là ? Pensez-vous ! Il suffit d’ouvrir les yeux et remarquer que venu le temps des narcisses, des hordes de Bressans et de Lyonnais envahissent le plateau avec parfois grands parents et enfants, ils viennent cueillir des brassées de fleurs qu’ils emmènent dans leur plaine où le narcisse n’existe pas. Après s’être soûler durant tout le voyage de parfums enivrants, ils de dépêchent de les mettre à l’extérieur sur le rebord des fenêtres, pourquoi me direz-vous ?, pour échapper aux odeurs entêtantes des jeannettes ? Vous n’y êtes pas !

Ils essayent d’échapper aux réminiscences de l’enfance et autres souvenirs qui les ont tellement émus le temps d’une cueillette. Trop tard ! L’envoûtement du parfum des narcisses a fait son œuvre !

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