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Cette histoire est tirée du livre de Marius Guy, au fil des jours.

UN REVEILLON EXPLOSIF !

 

Deux petits ruisseaux qui dégringolent la montagne : l’un de Mazières, l’autre de Planachat, deux petits ruisseaux qui se marient avant de plonger dans le trou de la marmite où ils perdent leurs noms et deviennent « LA MELOGNE » ; une jolie petite rivière placée là pour séparer Hauteville  de Cormaranche et donner vie pendant des siècles à de nombreux moulins et scieries avant d’aller sauter dans l’autre grande marmite de Charabotte laissant au passage son joli nom au délicieux petit hameau.

Je l’ai connu à l’époque où il y avait encore une ferme : vivaient là ma tante et mon oncle. Tels Philémon et Baucis*, ils cultivaient sagement leur jardin et quelques journaux* de maigres terres. Mon oncle était un homme de la nature, un parfait terrien vivant au rythme des saisons, tuant quand il le voulait le lièvre dont il avait besoin pour régaler ses amis, déjouant toutes les ruses du gibier, « sentant » les bécasses, fabricant ses cartouches, éduquant ses chiens, poursuivant à skis pendant des heures les sauvagines. Intarissable sur ses giboyeuses histoires, il aurait pu chaque mois emplir la dernière page de l’écho : un gentleman de la chasse vous dis-je.

Ma tante elle, savait tout sur tout. La route de Mélogne finissant dans leur cour en cul de sac, combien de promeneurs se retrouvaient là persuadés qu’on les attendait puisqu’il leur était si facile d’y retrouver le contact et la volubilité.

Tout ce long préambule pour vous situer mon histoire qui n’est pas un conte de Noël mais une histoire vraie.

Nous sommes en 1945, la paix est revenue, les souvenirs tristes et douloureux planent encore sur cette fête de fin d’année, mais il fallait bien tenter de renouer avec une vie normale. Pour la première fois depuis 6 ans, on allait réveillonner.

Ma tante, fin cordon bleu qui n’avait rien à envier à Don Bernardin, s’appliquait depuis plusieurs jours. Le salmis de bécasses serait sublime et tout à l’avenant serait délicieux. Il y aurait comme invités le médecin directeur du sana voisin et Madame, un ancien maire et Madame avec leur petit caniche noir et deux ou trois copains de chasse.

Tout serait prêt à temps, ma tante avait sorti la nappe blanche, les beaux couverts, une belle table de Noël avec pour chaque invité un petit bouquet de houx.

C’est après la messe de minuit que ce beau monde arriverait à la queue leu leu par le petit sentier creusé dans la neige. Ma tante assisterait à la messe à Hauteville  où sa superbe voix de soprano ferait merveille : Elle chanterait le « Panis Angélicus ». Mon oncle garderait la maison avec un œil sur toutes ces bonnes choses qui finissaient de mijoter sur le fourneau à quatre trous de la vieille cuisine. Pour la circonstance, il était de bon ton d’allumer le feu sous le manteau de la cheminée : l’ambiance était parfaite, la neige, le feu, le fumet, la paix retrouvée. On allait pouvoir engranger de bons souvenirs. ITE MISSA EST…la messe était dite. En arrivant à la ferme, les hommes se débarrassaient de leurs pardessus et les dames toujours frileuses hésitaient à quitter la cuisine pour se rendre à la salle à manger.

Mon oncle très prévoyant avait compris qu’un feu de cheminée était bien pour le décor mais insuffisant pour le confort. Qu’à cela ne tienne ! il y avait aussi un calorifère. Une « pellée » de braises, quelques bonnes écorces de sapin feraient l’affaire. On ne pouvait avoir froid une nuit de Noël.

Mais peut-être parce qu’il n’avait pas servi depuis un lustre et que ce long repos l’avait encrassé, le petit « GODIN » hésitait à démarrer. La fumée sortait de toutes les issues, mais pas de flamme. Au moment de l’apéritif servi à table, il avait besoin d’être réactivé. Mon oncle donna un petit coup de soufflet. C’est alors que dans la seconde qui suivit, comme un éclair, une lueur lécha le plafond et une explosion tonitruante propulsa les tuyaux du poêle sur la blanche tablée et souffla sur les convives un nuage noir de suie. A ce moment là, la salle à manger ressembla étrangement aux tunnels des premiers trains à vapeur. Les visages de ces dames et de ces messieurs prirent une teinte de ramoneur savoyard. Seul, le petit caniche noir de la dame de Cormaranche, affolé, ne reconnaissant plus ses maîtres conserva sa couleur d’origine. Tous ces hommes combattants de l’avant dernière crurent revivrent l’enfer de Verdun.

Au même instant, mon oncle retrouva la mémoire. Il se rappela ce jour de JUIN 1940 où patiemment il avait caché aux yeux des allemands dans les tuyaux du poêle sa confortable provision de poudre de chasse…. Aucun ennemi n’aurait eu l’idée d’aller la chercher dans une si belle cachette.

Chacun se regarda, le fou rire fut général et après avoir fait un bon nettoyage, l’appétit ne fut même pas coupé…. Joyeux Noël !

Il y a bien des années que ma tante et mon oncle ont quitté MELOGNE, leurs parents et leurs nombreux amis ; mais comme ils ne manquaient pas d’humour, derrière leur petit nuage, je les vois sourire avec vous de ce noir épisode devenu une histoire drôle.

 

                                                                             

*Paysans phrygiens réputés pour leur hospitalité

*journal : 25 ares