Plaisirs d’Automne

Les moissons duraient bien une vingtaine de jours sous le soleil dur et meurtrier et la menace des orages violents en montagne. Cette deuxième quinzaine d’août était pénible à cause de cette nervosité météo. Les taons étaient méchants et harcelaient les bestiaux. Les bœufs sous le joug étaient obligés de subir les piqûres de ces insectes assoiffés de sang. C’est par de grandes claques que j’écrasais des plaques de taons sur les flancs des bœufs. Mes mains étaient rouges de sang et nous n’arrêtions pas nous même de les chasser de nos bras ou jambes agressés sans cesse.

            L’important pour nous était que l’été fini tout soit à l’abri : foin, blé, avoine, orge. C’était l’assurance, pour cette année que les bêtes ne manqueraient de rien et pour cela nous étions heureux. Vous savez, vers la fin août quand tout était à l’abri il y avait comme une décompression chez les gens de la ferme. On avait presque réussi l’essentiel.

            Nous avions quatre ou cinq ruches et c’est le moment qu’André choisissait pour récolter quelques rayons de miel. Il coiffait un chapeau aux larges bords brodés d’une moustiquaire qui protégeait son visage d’éventuelles piqûres d’abeilles et des gants. A l’aide d’un enfumoir il endormait les abeilles qui se laissaient dévaliser des grands rayons de cire naturelle aux opercules pleines de miel. On mettait ce miel dans des récipients et on s’en servait tout l’hiver. J’adorais le miel, aussi Fernande, quand elle préparait mon casse-croûte pour partir aux champs le soir, souvent elle me donnait un gros morceau de cire aux alvéoles pleines de miel sur une grosse tranche de pain. C’était un régal ! Ensuite je mâchonnais la cire tout l’après midi comme du chewingum. A La Palud nous utilisions beaucoup le miel et peu le sucre.

            Aussi, après le déjeuner, et avant de partir aux champs, je partais avec Fernande à la cueillette des framboises. Comme je connaissais les coins, Fernande me suivait les yeux fermés et dans la forêt nous remplissions un seau de fruits pleins de saveur pour faire les confitures.

            On ne fait pas encore bien la différence, mais dès que le mois de septembre arrive, on se croit encore en été mais l’automne est là très vite, surtout en montagne. Les orages de la fin août ont rafraîchi l’air. Les matins traînent un peu avant de se réchauffer et la rosée est plus dense.

            A la ferme on passe plus de temps dans le jardin à récolter les haricots, les fèves et tout ce qui fera de bonnes soupes en hiver. Nous dessinons l’emplacement du silo, derrière la ferme, tout près de la porte du fond, afin de n’avoir pas trop à déneiger l’hiver pour aller chercher les légumes pour nous ou les betteraves pour les bêtes.

            Dans ma chambre, vidée de tout grain, nous préparons les boxes qui vont recueillir le blé, l’orge et l’avoine lorsque les battages auront lieu. Plus les boxes seront pleins et plus les planches qui retiennent le grain seront hautes. Sous ma chambre, dans le petit local, les rayons sont prêts à recevoir les pommes gardées, rangées les unes à côté des autres et surveillées de temps en temps pour déceler d’éventuelles taches de pourritures.

            Septembre est toujours un mois de découverte. Quelque temps après les orages apparaissent les premiers champignons. Au cours de mes gardiennages et au gré des landes je savais découvrir la chanterelle cachée sous les mousses dans les petits buissons de myrtilles. Jaunes, fraîches, parfumées, elles régalaient la famille en omelette. Il existait toutes les espèces de champignons à La Palud, mais les Grobon n’aimaient pas que je ramène les découvertes que je faisais. Par exemple, il ne voulait pas que je ramasse les cèpes, pourtant si bons, ni les lactaires. Ils étaient morilles, mousserons, chanterelles et c’est tout. Le reste n’intéressait pas les cuisinières de la maison. Alors quand je voyais un cèpe, qu’il fut Satan ou Bolet, je donnais un grand coup de pied dedans au grand dam d’un vieux monsieur du village qui montait à La Palud faire sa cueillette ; un ancien chanoine je crois et qui n’appréciait pas mes bêtises.

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            En septembre j’avais une mission : ramasser les noisettes. Et il y en avait des noisetiers. Toutes les haies étaient composées en grande partie de noisetiers. Il y avait aussi les communaux où les bosquets de noisetiers étaient légion. Je partais en champ avec ma musette et mon casse-croûte que j’avalais rapidement. Ensuite à chaque gardiennage je remplissais ma musette de ce fruit qui allait nous servir à faire de l’huile. J’étais petit mais à l’aide d’un crochet (longue branche que je m’étais confectionnée et au bout de laquelle il y avait la naissance d’une autre branche qui faisait crochet) je baissais à ma hauteur les taillis de noisetiers les plus hauts. Les noisettes bien mûres se détachaient toutes seules de leurs enveloppes, et le plus souvent il fallait les ramasser au sol et ne pas en laisser car les écureuils étaient là et eux n’en oubliaient pas.

P Récolte d'Automne

 

 Les feux de la Saint Jean.

Vers la fin du mois de juin, le 21 exactement, au cours du repas de midi, André me dit : Aimé c’est ta fête aujourd’hui, je le regardais les yeux bien ronds. Il ajoutait, aujourd’hui 21 juin c’est la fête des bergers, et il me dit : Veux-tu que ce soir nous fassions, comme c’est la coutume un feu. Il ajouta, tu verras tous les bergers du plateau feront un grand feu, chacun dans leur pâturage et on honore ainsi St Jean.

 P les feux de la Saint Jean

            Bien sûr, cette idée m’enchantait, et il me donna rendez-vous vers 19 heures. Après la traite, j’abadais les bêtes et je décidais de garder, pas très loin de la ferme, en dessus de La Fin. Le dessus du pré est en pente et domine un peu le plateau ; notre feu se verrait de loin. Pendant que mes vaches paissaient tranquillement, j’amassais des branches mortes, tombées des sapins. Ce n’est pas le bois qui manquait, j’en fit un tas que je trouvais énorme. Très excité j’attendais André. Cette fin juin était magnifique sur le plateau. Certes les journées étaient chaudes, brûlantes parfois, ce qui arrangeaient bien les fenaisons, mais les soirées étaient sublimes de douceur ; assis auprès de mes bêtes, je regardais décliner le soleil vers la forêt d’Outriaz. L’ombre avait déjà envahit l’adret du plateau. Les bergers de Corcelles avaient déjà l’ombre, que moi à La Palud, je voyais encore la boule de feu descendre vers la forêt. Les soirées à La Palud étaient un ravissement de clarté, de douceur et de bonheur.

            Cette St Jean, ma première, fut conforme à mes espérances, mes attentes. Vers 19 heures, alors que déjà quelques fumées s’élevaient dans le ciel du plateau, André fidèle à sa promesse vint me rejoindre. Il avait des allumettes et mit le feu sous le tas de bois sec que j’avais entassé. Tout de suite, une fumée blanche monta dans le ciel. Ce soir là aucun vent, comme pour attendre l’hommage à St Jean.

            André coupa avec une serpe des branches vertes de sapin et les jeta sur le foyer. Un crépitement joyeux et une fumée noire accélèrent le foyer.

            Nous nous sommes assis tous les deux sur la moraine, un peu plus haut. Côte à côte nous avons regardé ce plateau d’Hauteville panaché de fumée de la St Jean. Les bergers méritaient bien ce moment de bonheur et remerciaient leur patron de les protéger encore.

            Ce soir là, André est resté longtemps avec moi, c’était la première fois qu’il venait aux champs avec moi. Il ne m’en a jamais parlé, mais lui aussi plus jeune il avait été berger.

            Le feu complètement éteint, à la nuit noire, il a regagné la ferme. Nous avions passé un bon moment ensemble, j’aimais bien André.

            A mon tour j’ai rentré le troupeau et le soir au repas, que nous avons pris ensemble, les femmes avaient confectionné une tarte aux pommes. C’était la Saint Jean !

 

Merveilleux souvenirs de choses simples, vraies, de sentiments sécuritaires qu’aucun calcul ne venait ternir. C’était la vie pour vivre ! Le respect de chacun, des choses, de la nature ; la vie comme on aime la vivre et qui malheureusement n’existe plus aujourd’hui. Dommage, car vivre ce bonheur que j’ai vécu, c’est un cadeau du ciel !

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Février, les petits veaux font leur apparition.

Fin février début mars c’était la période des vêlages. Nous avions cinq ou six vaches qui mettaient bas à cette période choisie par le Patriarche. Chaque fois qu’une vache vêlait, c’était un événement, même si les fermiers étaient rôdés. Un vêlage çà ne se passe bien ou éventuellement pas bien du tout. Cette première année je ne participais pas à ces naissances, mais j’aidais beaucoup pour que les acteurs aient de l’eau chaude sous la main et tant qu’ils en voulaient. C’était, je vous l’ai dit, le gros souci de La Palud.

 

                Dehors, devant la maison, nous avions une grosse chaudière en fonte noire, elle contenait peut-être cent litres d’eau. Mon rôle était de remplir cette chaudière et de toujours la maintenir pleine d’eau chaude. J’en ai fait des voyages au bac avec mes deux seaux, plus ou moins plein selon mes forces. Ces deux seaux étaient maintenus écartés du porteur grâce à un cerceau de bois qui se coinçait entre les anses. Cà aidait bien ce cerceau ! Sous cette chaudière, bien sûr, pour chauffer l’eau on y faisait du feu. Avec Fernande c’était notre travail. Elle me disait : « allez Gaminot, il faut de l’eau, du bois » et tous les deux on allait au bac et alimentions le feu. Les hommes restaient auprès de la bête.

 

C’était une sacrée journée un vêlage ! Et vous dire que je n’ai jamais vu un accident ou une perte de bête. Jamais je n’ai vu un vétérinaire à La Palud, ni un docteur non plus.

 

La médecine de village :                                                                                                                                                             

 

Je suis encore béat d’admiration pour le père Grobon qui savait tout. Comment soigner une bête qui a de la fièvre, comment soigner une brûlure et autres piqûres. Quel dommage, il n’a jamais voulu dévoiler son don aux autres. Je lui ai souvent demandé de me donner quelques secrets de sa science mais peine perdue. C’était un cas le père Grobon ! D’une très grande gentillesse, très humain, bon mais dur, dur avec lui-même, presque inhumain dans certains moments. Je l’ai vu travailler en gémissant des journées entières, sans se nourrir, sans jamais dire un mot, il avançait. Il ne fallait surtout pas lui adresser la parole, d’ailleurs quand il souffrait son visage, son regard étaient fermés. Mais qu’il en savait des choses, c’était un guérisseur. Avec quelques prières il vous faisait passer un mal. Mais quel caractère. Ces colères étaient d’une violence verbale incroyable. Jamais plus loin que le verbe, mais quel cataclysme ! Les « mille milliards de bordel de d... » étaient courant quand encore il n’y mettait pas « quatre vingt dix » ou plus devant.

 

 

 

Au début j’en avais un peu peur, mais j’ai vite compris qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Sacré Eugène, quel roman on pourrait écrire avec toi. Pour moi, le petit berger, c’était mon docteur, mon rebouteux et que sais-je encore ? Dommage qu’il ne m’ait pas appris seulement le dixième de ce qu’il savait. Ce petit homme s’était soigné tout seul bien des maladies, un mauvais flegmon à la gorge, mais n’avait jamais pu trouver l’antidote à ses rhumatismes qui le faisaient énormément souffrir et qui avaient sur lui un effet météo qui ne trompait pas. A l’entendre gémir, on savait que le mauvais temps n’était pas loin.

 

Quand l’engrais n’était pas chimique !

 

 

 

Déjà la neige diminuait d’épaisseur et le calendrier nous annonçait le mois de mars. Le tas de fumier, juste en face de la ferme prenait du volume, ce qui laissait entrevoir que les labours de printemps seraient bien engraissés. C’est vrai que, dès que les beaux jours arrivent, il faut penser semer l’orge, l’avoine et plus tard les pommes de terre. Le blé était semé dès la fin septembre, il levait avant de passer l’hiver sous la neige car il ne craint pas le froid. Plus il y avait de neige, plus le blé serait beau.

 

                Il y avait donc le choix des terrains. En premier, un pré qui ne rendait plus l’herbe voulue était labouré au printemps bien engraissé de fumier, on y plantait les pommes de terre. Elles se plaisaient bien dans une terre venue de pré. Ensuite ce terrain servait l’année suivante au blé, puis l’autre année à l’orge et enfin à l’avoine.

 

                Dès que la neige avait fondu, par chars successifs on transportait le fumier dans les terres à labourer, et par petits tas rapprochés il attendait d’être étendu avant le labour. A l’époque on disait que le tas de fumier était le reflet de la prospérité d’une ferme. Le nôtre, je vous l’assure, était gros, et quand il fallait monter les brouettées venant de l’étable là-haut, il fallait de bons bras et de bons dos. Ce tas de fumier était bien sûr le privilège des poules qui se régalaient de vers bien gras.

 

 

Hiver 1944, de la neige en abondance !

P jour de neige

Cette année avait commencé d’une façon dramatique pour tous les villages du plateau. La neige puis les Allemands, je me souviendrais de février 44.

Malgré tout il fallait bien vivre, continuer nos tâches. Les bêtes avaient besoin de nous. Les soigner était la tâche journalière et surtout que bientôt il y aurait les veaux, ce qui allait être un surcroît de travail. Tout doucement la tension laissée par l’invasion des Allemands était tombée, la ferme reprenait normalement ses activités.

Malgré tout ce qui se passait, je n’avais pratiquement pas cessé d’aller à l’école et ensuite vite remonté à la ferme pour aider aux soins du bétail. J’apprenais à faire les « bennes, c’était mon régal. Les bennes, vous allez me dire : c’est quoi ? Bien, l’hiver les bêtes mangeaient bien sûr du foin si patiemment récolté. On leur en donnait le matin à neuf heures et le soir à dix sept heures.

 Vers seize heures, on donnait aux vaches qui donnaient du lait ou qui allaient faire le veau, un complément alimentaire : la benne. Dans une grande caisse en bois, à chacune, était confectionné un mélange de tranches de betteraves, de son, de grains concassés (orge ou avoine), quelques feuilles de choux, une poignée de sel, le tout arrosé d’eau chaude et bien remué, ce qui donnait un parfum et sans doute un goût super, car les vaches nettoyaient leurs bennes comme des assiettes. Tous les jours c’était un rituel, la benne était l’heureux moment pour moi et pour les bêtes. C’était devenu mon travail, couper en tranches les énormes betteraves, concasser le grain avec un moulin muni d’un volant et que j’entraînais de toutes mes forces. Cet appareil se trouvait dans la petite pièce sous ma chambre, et pendant une heure je concassais le grain. Ensuite c’était le partage des bennes. Il fallait voir la joie des vaches à l’arrivée des bennes, c’était un bonheur pour moi.

Cet hiver 1944 fut exceptionnellement dur. La neige ne cessait de tomber, une impressionnante couche recouvrait le plateau. Un mètre cinquante, peut être plus. Je me souviens, que la porte- fenêtre située au soleil couchant, permettant l’accès au jardin et aux toilettes, ne laissait plus passer le jour (toilettes, c’est un bien grand mot, ce n’était qu’un petit abri en bois au fond du jardin et bien sûr sans eau). Au travers des vitres on ne voyait plus le ciel, vous dire l’épaisseur de neige qu’il y avait, plus celle qui descendait du toit. Plus de jour et de WC, alors on allait à l’étable des boeufs, la plus proche de la porte d’entrée.

            Cette neige perturbait aussi mes allées et venues pour l’école. Pendant quelques temps je fus seul à descendre à l’école, Aline restait au village chez sa tante. Les voyages restaient un problème malgré la trace faîte par les hommes le matin pour aller à la fruitière. Un soir de janvier, je crus bien que je ne rejoindrais pas la ferme. Toute la journée il avait neigé abondamment, le ciel était noir, bas. Aucun bruit ne ressortait de cette chape de neige. En classe, je regardais le soir arrivé et alors que les éléments se faisaient inquiétants j’étais anxieux sur mon retour à La Palud.

 L’école terminée, alors que la nuit tombait vite, j’accompagnais Aline jusque chez sa tante et prenais seul un autre raccourci vers La Palud (le Grapillon). Dès que j’eus quitté les dernières maisons du village, je me retrouvais avec cinquante centimètres de neige, sans aucune trace. Le ciel était bas, la nuit là et un vent très fort poussait la neige à l’horizontale. Avec beaucoup de peine, pas à pas, je rejoignais la route un peu plus haut, c’était un peu plus plat, mais le vent venant de Combe Noire soufflait très fort et une énorme congère barrait la route. Elle était beaucoup plus haute que moi, sous des rafales de neige à en perdre le souffle je m’attaquais au mur de neige. En l’escaladant comme je pouvais, je passais enfin cette congère, mais toute ma vie je me souviendrais de ce soir là. Avec beaucoup de peine je passais Le Bochet, longeais Sallembert, la ferme à Favre, et c’est là que j’eus la joie de retrouver Loulou qui m’attendait, inquiet de ne pas me voir arriver. Ses aboiements m’aidèrent à rejoindre la ferme.

 

 

La guerre finie, le droit de chasser fut rétabli. Les fusils sortirent de leur cachette et, même si à l'époque il n'y avait pas beaucoup de chasseurs, il fallait quand même se méfier des imprudents.

Comme je vous l'ai dit, je connaissais tous les endroits où se cachaient les lièvres. Particulièrement sur les pierres plates où la nuit tombante ils venaient se réchauffer et s'endormir sur ces pierres chauffées à blanc sous le soleil. C'était simple, il n'y avait qu'à voir le matin les dizaines de crottes jonchant le sol autour de ces pierres, on savait bien que le lièvre avait dormi là. On pouvait même en regardant bien les crottes savoir si c'était un mâle ou une femelle. Cette dernière avait une crotte plus allongée sur la fin tandis que celle des mâles était plus ronde et bien nette. J'aimais bien, ces animaux que les troupeaux ne dérangeaient pas beaucoup. J'ai vu souvent au milieu du troupeau en bordure des haies un lièvre brouter avec mes vaches.

André était un chasseur, disons de détente, pour le plaisir. Je me vantais auprès de lui de connaître les endroits où se cachaient ces mammifères aux oreilles toujours droites et attentives et au petit bout de queue blanche.

 Pressé de questions je dénonçais mes amis et j'en eu honte, car un matin, André s'en alla sous Sallembert, près du château d'eau de la commune et là en deux coups de fusil et en quelques minutes il tua deux gros lièvres de 8 livres chacun.

J'avais bien honte de moi. J'avais trahi ces petites bêtes qui faisaient parties de mon bonheur de berger. Les écureuils faisaient aussi parti des victimes des chasseurs. C'est vrai qu'il y en avait tellement. La aussi je ne pouvais supporter de voir tirer ces petits animaux, si joueurs avec les bergers, à vous jeter des pignes pour vous faire savoir qu'ils étaient là. A vous de les trouver, cachés derrière une branche d'arbre ou d'un tronc.

C'est ainsi, qu’inexorablement la fin du mois de septembre arrivait.  Sans oublier que je devais quitter la ferme, j'essayais d'y penser le moins possible, mais je savais que le moment fatidique était tout proche.

 

P retour de chasse

 Suzanne  était   encore là, mais  n'allait pas  tarder  de rejoindre  Lyon et  l'école et Aline  et moi  l'école communale  de  Champdor. Bien sur nos  conversations  étaient centrées  sur cette rentrée, et nous allions retrouver nos trajets communs de La Palud au village et retour. C'était ma deuxième  année  à l'école  mais   j'avais  mis  à profit mes journées  de  gardiennage à lire des livres de la bibliothèque.  J'étais  passionné  pour Jules Verne, Pierre Loti et Daniel Defoé.

Combien de fois ai-je lu Robinson Crusoé, dix, vingt fois je ne sais pas. Combien de  fois  ai-je vécu L'Ile Mystérieuse, dix fois  peut  être.  J'ai  avalé les trois volumes  jusqu'à la nuit  tombée, et  combien d'autres, Michel Strogoff, Les Exilés dans la forêt, Croc Blanc. Chers bouquins grâce à vous les jours étaient trop courts et mes rêves bien lointains. Puis il y eut la rentrée. Monsieur Pommateau nous accueillit comme toutes les années. Mais cette année était l'année de la liberté, et en vue de Noël, M. Pommateau nous faisait préparer des petites scènes théâtrales que nous jouerions dans la salle des fêtes, tout près de la fruitière.

P Ecole de Champdor hier et aujourd'hui

Tous les enfants du village se présentaient à l'école, propres, habillés de neuf tandis que moi je portais toujours des vêtements un peu usagés bien que propres. Etpuis il y avait Aline, toujours bien mise, presque coquette et auprès d'elle je faisais un peu triste mine.

Tous les deux nous avions repris nos voyages vers le village. Il n'y avait pas d'entente entre nous. C'est le hasard qui nous nous faisait rencontrer, sur le chemin de l'école, pour le retour c'était différent, je faisais toujours exprès de trouver un motif, ou de modifier mon allure pour qu'ensemble nous remontions vers La Palud

De temps en temps des petites brouilles venaient perturber notre entente et pendant quelques jours nous nous boudions, si Aline semblait être indifférente à ces disputes, moi j'en souffrais beaucoup. Le cœur bien gros je la regardais trottiner quelques mètres devant moi, sans qu'elle me jette un regard ou ne m'attende. Puis la vie nous ramenait l’un vers l'autre mélangeant peines et joies, déjà !

En classe, c'était toujours le même adjectif : Moyen. Je reconnais que je manquais de concentration sur les cours et leçons. Mon esprit était toujours ailleurs sans que je puisse réagir contre ses évasions. Enfin j'allais à l'école et ce n'était pas le cas de tous les bergers. Aussi, je dois reconnaître que mes patrons avaient toujours tenu ce que j'aille à l'école comme si j'avais été un enfant de la maison. De ma part, je n'ai jamais ressenti être un étranger parmi eux.

Un autre exemple du respect qu'ils avaient pour moi. Et bien on m'obligeât à aller au catéchisme, ce qui encore augmentait mes absences à la ferme, puisque je devais honorer aussi les messes le dimanche matin.

Mais cela est une autre histoire, à suivre… A l'école ça n'allait pas trop mal, sans plus. Hormis l'histoire, la géographie et le français, le reste ne m'emballait pas trop. Visiblement je ne serai pas un intellectuel..

 

Le temps des moissons !

P le temps des moissons

Les moissons sont l'apothéose de la saison.

Quel bonheur de voir mûrir les blés, les voir devenir dorés et se balancer sous le vent comme des vagues d'une mer d'or.

On voyait souvent le père s'approcher d'un champ, casser un épi, l'écraser au creux de sa main et si les grains se détachaient bien de l'épi cela voulait dire que la moisson n'était pas loin.

On coupait le blé, un peu comme le foin, sauf que l'on prenait des précautions. Pas question de traverser un champ de blé.

Alors, à la faux, on fait le tour du champ afin que puisse rentrer la faucheuse sans rien abîmer.

Avec la faucheuse, on agissait de même façon que pour le foin, à la différence près qu'un système était placé sur la barre, système de basculement qui permettait de récupérer le blé, l'avoine ou l'orge et à l'aide d'un petit râteau le faucheur faisait basculer la matière coupée au moment où il le voulait, on appelait cette quantité d’épis des javelles.

Ces javelles tombaient sur le sol, séchaient et quand on jugeait quelles étaient suffisamment sèches, on entassait 4 ou 5 javelles les unes sur les autres ce qui formait une gerbe.

A l'aide d'un lien, en général une branche de tatole*, la tatole est un arbuste, à la tige très souple quand il est jeune. Donc à l'aide d'un lien naturel on liait la gerbe qui resterait ainsi liée jusqu'aux battages, soit un mois ou deux...

On chargeait ces gerbes, souvent très lourdes, sur le char. J'arrangeais s'il le fallait ces gerbes, sans trop me déplacer sur le chargement pour ne pas abîmer les épis. D'ailleurs André, seul capable d'envoyer les gerbes sur le char, avec une fourche en fer, les plaçait d'une façon que je n'avais quasiment pas à intervenir.

 

Toutes les manipulations nécessaires à la moisson devaient être empreintes presque de douceur, de respect, que ce soit sur le champ, sur le char ou en grange. La priorité, ne pas piétiner les épis.

Pour le blé en gerbe, ça allait, mais pour l'orge, c’était différent, car l'orge et l'avoine étaient en vrac. Alors bonjour les dégâts au chargement...

Les moissons se passèrent bien cette année et le père  avait un grand sourire de satisfaction, c'est vrai qu'une fois la récolte rentrée elle génère comme un grand soulagement pour tous.

Tout devient plus calme. Sentir la grange bien pleine, comme un ventre repu, c'est une satisfaction, comme une angoisse en moins.

Puis vint le temps des battages que je vécus avec plus d'expérience. J'aidais à charger les chars et surtout quand la paille rentrait, il fallait la transférer sur le grenier.

Mais je rêvais un jour de participer au village, « au battage », près de la machine, dans le brouhaha, au milieu de la poussière, des cris des hommes, des bruits de chars  et des sabots des bœufs, on vivait alors le chant de la batteuse. L'entendre vibrer, gémir, quand la charge était trop forte. La voir vomir d'un côté la paille, de l'autre le grain qui se déversait dans les sacs. Il y avait aussi, les déchets, les poussières, le crapier je crois, que l’on récupérait aussi et qui servait également de litières.

Bien sur les postes principaux étaient tenus par des hommes, c'est à dire, alimenter la batteuse, vérifier les sacs de blé et la paille, mais au crapier on y mettait un « vieux » ou un tout jeune et je rêvais de tenir un jour cette place où on était au milieu de l'enfer, poussières, saletés. On ne respirait que cela, mais on rêvait de tenir cette place. André connaissait cette ambition et un an ou deux plus tard il me fit l'honneur de me confier ce poste. Il me sembla ce jour là être un homme.

Quand on parle des battages àChampdor on sait que l’automne est déjà bien avancé. Il ne reste plus grand chose à rentrer si ce n'est les pommes de terre.

 

*Tatole : nom local utilisé pour la viorne lantana.

P la viorne en fruits

P la viorne lantane ou tatole

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Un sport maintenant interdit, la chasse aux grenouilles !

Ecolos et sensibles, s’abstenir

 Cette année là, je ne sais si cela venait d'un printemps pluvieux, mais il y avait beaucoup de grenouilles, mais vraiment beaucoup.

Nous allions faucher le grand pré de La Fin, juste devant la maison, André me dit de prendre un sac, de suivre la faucheuse et de ramasser tout ce qui sautait. J'avais laissé mon troupeau un peu en dessus de la prairie à tondre et au petit matin la chasse commença.

Les grenouilles dérangées sautaient et j'étais là pour les capturer dès leur premier saut. Elles étaient belles, fraîches de rosée. C'était des reinettes grasses comme des petits cochons. Le sac se remplissait, mais les coquines avaient compris et s'enfuyaient vers le centre du pré, mais comme la faucheuse tournait autour du pré en partant des bords, elle allait arriver fatalement vers le centre et là les grenouilles furent à découvert.

 Elles avaient beau sauter de tous les côtés, peu en réchappèrent. Le sac de sel fut vite plein et là mon récit devient plus triste car ces grenouilles allaient nous servir de repas. Excellent soit dit en passant, mais avant, il fallait les préparer.

C'est là que je vais faire bondir les âmes sensibles. A l'aide d'une goyette, petite serpe, on tranchait d'un coup sec la grenouille vivante en deux. 0n ne récupérait que les cuisses qui, elles seules étaient comestibles. La pauvre bestiole, posée sur un plot de bois n'avait aucune chance d'échapper à l'échafaud. Pardon !  Ensuite les femmes "déculottaient" les cuisses. Bien sûr que pour faire un repas à six « morts de faim » il en fallait des grenouilles.  Mais à midi, ces cuisses passées à la poêle, lardonnées et ensuite servies en omelette, je peux vous dire que c'est super bon. Même mieux que cela.

Par contre, il faut être calme à la dégustation, et ne pas malencontreusement oublier les petits os.

Mais les cuisses bien charnues se laissent bien décortiquées. Lily toujours aussi glouton avait bien failli s'étrangler deux ou trois fois mais n'avait pas ralenti le rythme de la dégustation.

C'est un repas très goûteux que ces cuisses de grenouilles, mais ne cherchez plus, si autrefois on pouvait se permettre ce genre de repas, depuis belle lurette, la pollution aidant, l'abondance de grenouilles et d'escargots s'est transformée en rareté.

Dommage car si je vous parlais des escargots, les gros de Bourgogne, qui sortaient au premier orage et qui couraient le long des haies,  et que l'on ne ramassait même pas, vous seriez surpris par la quantité. On ne les a pas ramassés, et ils ne sont plus là, il y a bien une raison.

 

Mon métier de berger accaparait bien sûr le plus long de mon temps. J’assurais aussi les deux voyages quotidiens à la fruitière, participais aux fenaisons, aux moissons et à toutes les petites taches de nettoyage des étables, par petites brouettées je sortais maintenant le fumier surtout que le tas, dehors, était à cette époque moins haut.

 

 

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Je soignais, nettoyais les bêtes, c'est à dire leur passer l'étrille, la brosse et laver éventuellement les endroits qui auraient touché la bouse au cours de la nuit. Le père avait horreur de voir une vache maculée ou crottée comme on arrive à en voir dans certains troupeaux.

-', • -i:          Dans ma troisième année d'expérience, plus personne n'avait besoin, où rarement, de me didire fait cela ou ceci. Non pas par obligation mais par amour, j'évoluais dans cette ferme avec le meilleur de moi-même

Printemps 1944 : un vent de liberté.

 ce printemps si calme qui nous faisait oublier le triste mois de février allait malheureusement s’enflammer. On sentait bien que la tension se faisait de plus en plus forte. On voyait de plus en plus de personnages le long des haies, discrètement en direction du col de Cuvillat. J’ai même aperçu des groupes d’une dizaine d’hommes se déplacer le long de la lisière de la forêt. Quand j’en parlais à la ferme, les fronts se plissaient. Nous n’avions plus la neige pour nous défendre, et puis nous voyions toujours cet avion allemand survolant le plateau, le mouchard comme nous l’appelions.

                Depuis l’incursion allemande de février, incursion, Ô combien meurtrière pour nos villages du plateau et du Valromey, plus aucun allemand n’était entré sur le plateau, il y avait une odeur de France libre. Tout doucement les maquisards s’installaient dans les villages et même un petit journal circulait. Il relatait la vie du plateau et de ses libérateurs, alors que toute la France souffrait sous le joug de ses envahisseurs. Les maquisards avaient pour chef le Lieutenant-colonel Romand qui avait fait des maquis de l’Ain, une armée redoutée des Allemands.

                Le plateau de Hauteville, comme le Vercors, était difficile d’accès. A mille mètres d’altitude, on ne pouvait accéder qu’en empruntant des cols. Ces cols suivaient des itinéraires dans des gorges rocheuses ou à travers des forêts épaisses, donc bien défendables par des francs tireurs. Tout autour du plateau on compte une dizaine de cols tels que Charabotte, Le Ballon, La Lèbe, La Rochette, Cuvillat, La Cheminée, Belleroche, Le Montoux, Pisselou, La Brèche. Tous ces cols du Bugey étaient des passages obligés qu’évitaient les Allemands. Il y eut deux passages en force, en février 1944 comme je vous l’ai dit, et un qui se préparait. Mais les Allemands avaient bien d’autres soucis. C’est ainsi que, le 6 juin 1944, les alliés débarquèrent en Normandie.

                Je gardais ce matin là mes bêtes non loin du troupeau des Favre lorsque je vis arriver Suzanne en courant et en criant. Toute essoufflée, elle eut bien du mal à dire que ce matin les Américains avaient débarqué en Normandie. Vous dire notre joie. On criait, on sautait, je crois même avoir embrassé Suzanne. Vous dire que le temps ne passa pas vite avant de rentrer les bêtes et de courir dans la salle de séjour ou tout le monde écoutait radio Londres.

                C’était vrai, l’heure de la libération avait sonné. On sentait que quelque chose d’important était en train de se produire. On vivait tous dans une excitation, attendant les nouvelles plus ou moins optimistes selon les radios que l’on écoutait. Une autre arriva presque en même temps, le fameux train blindé qui protégeait les convois allemands sur la ligne d’Ambérieu à Culoz, objet de nombreux attentats par les maquisards, venait de sauter, et était tombé dans l’Albarine toute proche. C’était un énorme coup dur pour les Allemands. Cette ligne coupée, il ne restait plus que la vallée du Rhône, elle-même très surveillée, pour que les Allemands puissent rejoindre leur pays. Déjà très bousculés en Italie, attaqués dans le sud de la France par un débarquement en Provence quelques temps plus tard, ils n’avaient plus de chemins de repli et il fallait qu’ils en trouvent. Toutes les troupes allemandes, qui occupaient les Savoie, le Dauphiné et autres régions, devaient se replier via l’Ain, le Jura et l’Alsace vers leurs frontières pour éventuellement stopper les alliés avant qu’ils n’entrent en Allemagne.

                 Alors toutes ces divisions stationnées vers Chambéry, Aix les Bains, Culoz choisirent l’itinéraire Ain / Jura. C’est ainsi que le 15 juin 1944, alors que je gardais comme d’habitude dans mes pâturages, des bruits de canonnades, de mitrailles résonnèrent du côté du col de La Lèbe, entre le Valromey et le plateau. L’intensité des combats était impressionnante, c’était un roulement ininterrompu de tirs, d’explosions. A La Palud nous étions inquiets bien que le col de la Lèbe soit loin. Pendant deux jours les bruits continuels de lutte résonnaient mais les maquisards ne lâchaient pas les hauteurs boisées, l’accès au col restait impossible pour les troupes allemandes qui laissaient beaucoup de morts.

« Ruban », la vache qui fait de la Résistance.

K Qu'est ce qu'il me veulent ceux-là

Mais qu'est ce qui me veulent ceux-là?

Très vite le printemps devint réalité. Les prés verdissaient bien vite avec le soleil. Oublié ce terrible hiver, il fallait reprendre le chemin des pâturages et mes journées au grand air avec le troupeau. Malheureusement mon troupeau allait perdre sa reine. Un ordre écrit arriva à La Palud émanant du gouvernement de Vichy. Nous devions donner une bête à la réquisition. C’était un impôt dû aux allemands, nous n’avions pas d’argent et on nous prenait une bête pour nourrir ces « salopards »

En plus il fallait leur emmener à Hauteville. Vous dire le drame que provoqua cet ordre à La Palud. Nous étions démoralisés. Au repas de midi nous étions catastrophés, baissant la tête de résignation devant un tel ordre et l’impossibilité de nous y soustraire. Longtemps les Grobon discutèrent au sujet de quelle bête devait être sacrifiée. J’écoutais le cœur serré ce que disais les uns et les autres. Il fut décidé que ce serait Ruban qui serait donné à la réquisition. J’ai eu beau pousser un cri de révolte, je devais m’incliner. On m’expliqua que Ruban était la plus vieille vache, quelle commençait à donner moins de lait, et qu’il en fallait bien une ! En plus André voulu que ce soit moi qui l’accompagne pour cette sale besogne.

            Quelle mauvaise journée, en plus grise et brouillardeuse, presque froide. André se rendit à l’étable et détacha Ruban qui trouva bizarre d’être détachée seule. Il me semble qu’elle avait dans les yeux comme un pressentiment, de la peine. On lui passa un « licou », André devant moi derrière, le triste cortège pris, par les pâturages, la direction de Hauteville. On longeait le grand pré de Lafin puis l’Arbeissier on rejoignit Combe Noire, Lompnès et enfin Hauteville. Le trajet dura bien deux bonnes heures. Sur la place de Hauteville déjà une vingtaine de bêtes étaient rassemblées, attachées aux arbres. André remis Ruban à une espèce de fonctionnaire quelconque qui lui remis une attestation certifiant qu’on lui avait bien livré une bête à la réquisition. Il attacha Ruban à un arbre et il nous restait plus qu’à rentrer à La Palud.

            André fut obligé de m’arracher de Ruban que j’embrassais, caressais, les larmes aux yeux. Je n’oublierais jamais le regard qu’elle m’a lancé avant que nous partions. La place de Hauteville était en contrebas du chemin du retour et longtemps Ruban nous suivi des yeux. Le retour à La Palud fut bien triste, ni André ni moi ne disions mot. C’est vers midi que nous sommes arrivés à la ferme. Tous bien triste nous nous sommes mis à table, le repas se passait sans bruit lorsqu’un meuglement et des bruits de sabots retentirent devant la porte d’entrée. Cette porte était équipée d’une petite vitre et quelle ne fut pas notre surprise de voir Ruban à travers cette vitre. Je sautais de joie et ouvrant la porte je vis Ruban suant de toutes ses forces et totalement essoufflée. Un morceau de corde pendait à son cou. La brave bête s’était échappée.

Surpris, on la remit à l’étable à sa place vide et on lui donna à manger. La fin du repas fut un drôle de dilemme, comme un vote. Fallait-il remmener Ruban à la réquisition ? Les sentiments se heurtèrent à la raison et finalement il fut décidé de ramener Ruban à Hauteville.

            Presque violemment je m’opposais à cette idée. Nous avions remis Ruban à un fonctionnaire, un reçu était en notre possession, à eux de se débrouiller. Ruban avait été donnée, nous n’avions rien à nous reprocher. Mais ce jour là les Grobon  décidèrent de rendre Ruban à l’administration. Je ne voulais pas en savoir plus et je quittais la table en signe de rébellion. Je refusais l’après midi d’accompagner une nouvelle fois André à Hauteville, c’est le père qui se chargea de la corvée.

            J’en ai beaucoup voulu à mes patrons de cette décision. Car qui serait venu voir à La Palud si Ruban était rentrée chez nous. Ma blessure à été longue à cicatriser, je n’avais pas admis ce renoncement trop facile des Grobon, mais peut être ne savais-je pas tout. Quoiqu’il en soit lorsque je sortais le troupeau il manquait quelqu’un. On donna la cloche à Fleurine et c’est elle qui devint le « Chef » du troupeau. Mais, malgré tout je n’oublierais jamais ma bonne Ruban. Et dire que l’on pense que les vaches sont bêtes. Je me pose toujours la question : comment Ruban a-t-elle pu retrouver sa route dans Hauteville, refaire tout ce chemin à l’envers ? Pas si bête la « Reine ».

 

La guerre dans les yeux d’un enfant.

En ce mois de février 1944 nous allions de surprises en surprises, de toute façon de plus en plus dramatiques. On savait la résistance de plus en plus active mais un fait allait conforter cette impression. Une nuit, le 4 février je crois, une forteresse anglaise, perdue vraisemblablement, vint passer devant les fenêtres de la ferme. André, réveillé par le bruit des moteurs de l’avion, a vu cet appareil qui volait très bas, juste dit-il, sur la haie de frênes longeant le pré à Favre, en dessous de notre ferme. Il a bien aperçu deux ou trois hommes dans le poste de pilotage. Ces derniers semblaient chercher un contact radio pour parachuter sans doute des armes. Il faisait cette nuit là une tempête de neige et l’avion semblait perdu. André nous dit que cet appareil était très gros. Il a disparu en se dirigeant vers la ferme des Favre puis de L’Arbeissier. André s’est recouché et quelques minutes après il a entendu un bruit d’explosion, sourd mais violent. Il a compris que l’avion venait de heurter la montagne.

Le lendemain matin, à ski, il a essayé de localiser l’emplacement de cette chute, mais sans succès. C’est vrai que la couche de neige était impressionnante et qu’il neigeait toujours. Il ne trouva pas trace de l’avion. Bien plus tard on apprit que l’appareil anglais avait heurté la montagne à la verticale de Combe Noire, presque en crête et qu’il y avait six aviateurs anglais et canadiens tués. Personnellement je n’ai ni vu ni entendu passer la forteresse à La Palud, c’est vrai quand je dormais, il pouvait bien y avoir n’importe quel cataclysme, je ne me réveillais pas !

            L’accident de l’avion anglais qui venait ravitailler les maquisards nous faisait comprendre que les événements allaient se précipiter, car les Allemands n’allaient pas supporter longtemps ce qui se passait dans les montagnes du Bugey et d’ailleurs. C’est vrai que les maquisards ne faisaient rien pour se faire oublier. C’est ainsi qu’ils avaient défilé, pour le 11 novembre 1943, à Oyonnax et à Belley, fleurissant les monuments aux morts. Sûr que le gouvernement de Vichy n’avait pas apprécié. Et ce que nous redoutions allait arriver un matin du 5 février. Au col de la Lèbe, côté Valromey, on entendit des bruits de canonnade et de mitraille. Un ou deux avions allemands survolaient le plateau sans arrêt. Il était clair que les Allemands n’avaient pas tardés à réagir. Les bruits des batailles durèrent un jour ou deux et les maquisards bien moins armés cédèrent au col et les laissèrent envahir le plateau. Les nouvelles allaient vite et mes patrons ne me laissèrent plus aller au village et à l’école. L’atmosphère devint lourde à la ferme. André et le Père étaient toujours en train de surveiller les alentours de la ferme au cas où les Allemands surviendraient. Nous nous étions mis d’accord, à la moindre alerte nous lâchions le bétail hors des étables et nous nous sauvions vers la forêt. Les jours qui suivirent furent terribles, surtout le soir ou, tous réunis, nous voyions les fermes qui brûlaient sur le plateau et surtout vers Brénod. Une tension énorme régnait parmi nous. Il fut décidé que je quitterais ma chambre et que je reviendrais coucher dans la chambre du Père et de la Mère, et ce pour qu’au cas où nous devions quitter la ferme rapidement, nous soyons tous réunis.

            Pendant toutes ces journées terribles de février1944, il y avait toujours quelqu’un de garde à la ferme. A tour de rôle André et le père se relayaient afin de prévenir une éventuelle arrivée des Allemands. Pendant les quelques jours qu’ils restèrent sur le plateau d’Hauteville et dans le Valromey, les Allemands brûlèrent des fermes, tuèrent des habitants, emmenèrent les jeunes en déportation, les prenant pour des terroristes. Brénod, Les Abergements, Retord, Cerdon, Dortan et bien d’autres villages ont été détruits, incendiés. Que ce Bugey et Valromey ont été blessés, humiliés, torturés à jamais. La Palud échappa miraculeusement à cette tragédie, grâce à l’éloignement et à la neige. Lisez plutôt, et vous verrez qu’on a eu de la chance. Car nous aussi nous étions sur la liste des fermes à détruire. On apprit ainsi que le 6 février 1944, deux automitrailleuses garnies de soldats, avaient pris le soir la route de La Palud, sûrement pour venir brûler les trois fermes. Selon les dires, les Allemands n’arrivaient pas à passer les congères qui traversaient la route et avaient fait demi-tour, battus par la neige. Cette neige qui nous avait sauvés, merci à cette congère qui m’avait laissé passer, moi un petit bonhomme et avait arrêté des soldats entraînés.

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70 ans après on s'en souvient encore !

          

 

De l’automne à l’hiver.

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 Un peu avant Noël, c'était la traditionnelle Saint Cochon.  Ce cochon que nous avions engraissé patiemment pendant des mois, lui apportant petit lait, le gavant de petites pommes de terre et autres, son où légumes de toutes sortes, sans oublier les soupes d'orties que j'allais cueillir autour de la ferme des Bobillon. Ce cochon bien gras, pesant 120 kilos,  allait nous aider à passer l'hiver, en lard, côtelettes, jambon et autres cochonnailles.

Là aussi, un peu comme le jour du pain, le jour de la Saint cochon, c'est quelque chose à la ferme. Depuis des jours déjà, les femmes préparent, plats, soucoupes, ails, oignons, herbes, pour assaisonner et recevoir ensuite gelées de tête, boudins et j'en passe.

Le jour J tout était prêt pour accueillir « le tueur ». C’était un charcutier qui allait de ferme en ferme « faire » le cochon. Dès le matin, il arrivait avec force couteaux, tous plus grands et impressionnants les uns que les autres. Il préparait son affaire comme un chirurgien. Il s'inquiétait s'il y avait assez d'eau bouillante, de plats, de seaux enfin tout... Mais Cécile était une maîtresse femme, et rien ne manquait pour que nous passions à l’acte.

Le pauvre cochon était « abadé », bien tenu au licou et en force, car il était costaud le bougre. Les pieds attachés il ne restait qu'à lui planter le couteau dans la gorge ce que je ne voulais pas voir. Seuls ses cris me suffisaient. Sa douleur et ses cris terrifiants au début diminuaient au fur et à mesure que son sang s'écoulait dans un seau. Ce sang sans arrêt remué et qui allait faire un si bon boudin.

L'animal mort, était ensuite, lavé, raclé, relavé à l'eau bouillante et, pendu par les pattes arrières et ouvert. Les boyaux vidés, lavés, allaient servir pour le boudin. Rien n'est perdu dans un cochon.

Ensuite c'était la découpe. Les jambons seront salés puis pendus et attendront l'été pour être mangés pendant les fenaisons. Le reste allait au saloir qui se trouvait au fond de la grange dans un petit local aux murs épais, noir et frais.

Je ne peux vous raconter les odeurs de la cuisson de la charcuterie, des plats cuisinés. C'était une journée enivrante d'odeurs, de goûts et de bonheur. Le repas pris avec le boucher était une merveille de régal. Nous partagions la Saint cochon avec les voisins, c'est ainsi que nous apportions un panier de bonnes choses aux Favre, qui à leur tour, pour leur saint cochon nous renvoyait l'ascenseur. Belles journées, bons souvenirs !

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C'est ainsi que Noël 1945 arrivait, le premier Noël de paix et cette année comme le calme était revenu j'allais le passer à St Rambert, chez ma mère.

 Par un matin froid  jai pris la direction d'Hauteville en pas­sant par l'Arbessier et Combe Noire. Je connaissais bien la route. Sous un ciel gris, mes petites jambes avalaient les kilomètres. J'arrivais à Hauteville, à la gare des cars, on me dit que le premier car pour Tenay était dans une heure et plus. Impatient, je décidais derejoindre Tenay et St Rambert à pied. En suivant la route et en passant par  Charabotte je m'engageais sans souci de fatigue ou autre en direction de Tenay. A hauteur de la maison de secours un gros camion trans­portant de gros sapins et qui descendait lentement sarrêta à ma hauteur, le conducteur m'invita à faire la route en camion au lieu de marcher. Mais à voir ces grosses billes de bois, la pente de la route et le précipice au bord, j'eus peur et je refusais. Le chauffeur repartit en riant de ma frousse.

Tantôt en marchant, tantôt en courant, j’arrivais à Tenay avant le car. Je traversais cette ville grise et triste, puis Argis et j'atteins  St Rambert à peine fatigué aux cris horrifiés de ma mère, qui venait d'apprendre que j'avais fait 21kilomètres à mon âge.

Ces vacances d'une semaine en ville se passèrent, en même temps vite et lentement à la fois. Je ne pouvais ne pas penser àLa Palud, à mon chien, à mes bêtes. Que faisaient-ils sans moi ? Et moi déboussolé sans eux !

Mon parrain , ne trouva rien de mieux que de m’offrir pour Noël un paquet de cigarettes et une boîte d'allumettes. Pour faire grand, j'en fumais ou tentais de fumer une cigarette et fut malade comme un chien pendant deux jours. Blanc, les lèvres bleues je crus mourir.

 vite je quittais ma mère et cette ville en prenant le train jusqu’à Ambérieu puis le tacot d’Ambérieu à Champdor en passant par Cerdon, Maillat, St Martin du Frêne, Outriaz, le fameux tunnel dePisseloup, Brénod et Champdor. 

En courant, je remontais à la ferme comme si je rejoignais ma vraie famille. Je retrouvais avec joie mon loulou et mes vaches et j'oubliais bien vite St Rambert.

J'avais ramené de ce Noël un joli couteau Opinel, qui n'allait plus quitter ma poche. Mon rêve se réalisait enfin, avoir un couteau !

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous vous proposons l’histoire d’un petit garçon de 10 ans très chétif, natif de Saint Rambert, obligé de quitter son pays pour être placé comme berger à Champdor au hameau de La Palud. Aimé Pelletier a écrit un cahier sur ses souvenirs d’enfance.

A la lecture, nous avons été séduits par la manière dont il aborde sa nouvelle vie : le texte est particulièrement touchant. Son travail de berger, les travaux de la ferme durant toutes les saisons, l’approche de la nature, son regard d’enfants sur les évènements de l’époque en font une chronique très intéressante du pays Bugiste.

De Saint Rambert à Champdor :

 

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        Champdor vu des hauts de La Palud

Une Citroën, traction  avant noire, traversait la petite ville de Tenay en empruntant l’unique rue de la cité qui était aussi la route nationale. La voiture longeait les murs gris de l’usine « La Shappe ». Comme tout était triste dans ce décor austère de la vallée !

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          Nous arrivions au centre de la ville et juste avant le pont qui enjambe L’Albarine, notre chauffeur Lily Damour, taxi à Saint Rambert, tournait à gauche. Déjà la route se dressait devant nous, nous sortions de Tenay, la voiture s’engageait dans les gorges profondes, creusées par l’Albarine, que la route était obligée de suivre. Nous nous faufilions au gré de la nature, un peu impressionnante avec ses murailles à pic. Enfin, au bout de quelques kilomètres, la route profitait d’un pont pour traverser la rivière et quitter la vallée.

         La pente de la route s’accentua encore, ce qui fit dire au monsieur assis à côté de moi « ça y est, on attaque la côte d’Hauteville »

           Cette côte est bien longue et j’ai le temps de vous dire que je suis assis à l’avant du véhicule, un peu sur les genoux  d’un monsieur d’une cinquantaine d’années, aux allures de patriarche et portant un magnifique chapeau sur la tête.

           Ce gamin de 10 ans, qu’il avait sur les genoux paraissait bien timide. Fera-t-il un bon berger se demanda-t-il ?  

           La route, elle, continue de monter.

P les falaises de Charabotte

 

A la place des falaises verticales, ce sont maintenant des taillis ou des forêts dénudés qui bordent les talus. Rapidement nous arrivons à la maison de secours, halte auberge, seule présence sur cette longue montée. Cette bâtisse aujourd’hui abandonnée était alors un arrêt presque obligé pour voitures essoufflées ou gosiers secs.

P la maison de secours

           Je jette un regard furtif sur les occupants du siège arrière au moment même ou André, solide gaillard d’une trentaine d’années montre, à sa jeune épouse Fernande, la cascade de Charabotte vomissant son liquide d’une hauteur de 150 mètres. Mais Fernande, jolie brunette préfère se blottir contre celui qu’elle vient d’épouser ce samedi 21 mars 1943 à Saint Rambert. Elle dit au revoir à son petit village de Jarvonoz et à sa vie de jeune fille, pour rejoindre la ferme de son époux « la ferme des Grobon à La Palud » et ce pour la vie !

           A leur côté, très sérieusement, presque sévère, se tient Cécile Grobon, maîtresse femme. Elle forme avec Eugène un couple traditionnel des montagnards du Bugey.

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           C’est ainsi que l’auto, tranquillement arrivait à la passe du col de Charabotte et qu’enfin la route finissait de monter. Dès le petit col franchi entre deux parois rocheuses, c’est la belle nature du plateau de Hauteville qui nous accueille.

           Hauteville est une petite ville qui, grâce à son air pur a pour vocation de soigner les maladies  pulmonaires. Ces sanatoriums, aux noms chantant « Angeville, l’Albarine ; La Savoie » sont là pour soigner une terrible maladie : la tuberculose. Cette maladie qui me court après depuis déjà de longues années, et pour l’instant, sans me rattraper. Mais à voir ces belles forêts, c’est sûr que l’air doit  être bon dans ces belles montagnes.

           La voiture traverse la ville de  Hauteville presque déserte à cette heure ci ; on voit juste quelques magasins éclairés. Lily a déjà allumé les phares de la voiture. Nous dépassons le dernier sana « La Savoie » et déjà au détour d’un virage apparaît un village. « C’est Champdor » me dit Eugène. Je n’ai pas le temps de le découvrir qu’encore la route monte, mais une route qui n’est plus la même. Le bruit des pneus est différent, ce chemin est caillouteux. Lily n’a pas le temps de s’inquiéter car quelques minutes après apparaît une ferme. « Ce n’est pas ici » précise le père Grobon, « cette ferme est celle des Favre ». Une dernière montée, raide celle-là, et la voiture stoppe devant une grande bâtisse. Nous étions à La Palud.

Je quitte les genoux un peu durs d’Eugène pour faire mes premiers pas. Une odeur forte me prend à la gorge, pour cause, près de moi un énorme tas de fumier fumant fait face à la ferme.

           Avertis par le bruit du moteur de la voiture deux hommes en bottes crottées sortent d’une étable. On me présente « C’est monsieur Emin ». Il est accompagné de son fils Marcel, pratiquement du même âge que moi, mais bien plus grand et costaud. Sa poignée de main m’arrache le bras. Tous deux ont soigné les bêtes en l’absence de la famille Grobon partie à la noce.

           Je jette un regard autour de moi, et malgré la nuit tombante, je vois la forêt toute proche, silencieuse, noire, presque inquiétante.

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Mais ce qui me frappe c’est l’impression d’immensité. Des prés, des forêts, encore des prés et un silence impressionnant. Je lève les yeux et déjà les étoiles scintillent. Y a-t-il la mienne là-haut ? Je reviens sur terre car une grosse boule de poils vient se frotter à moi. « C’est Tayaut » me dit-on ! Il a de grands yeux marron qui semblent me souhaiter la bienvenue. J’en ai besoin, je vous l’assure. Moi aussi je lui dis bonjour en lui assénant une tape sur le dos. Il n’a qu’un moignon en guise de queue mais j’ai vu qu’il l’avait bougé de ravissement. Etais-ce mon premier ami ?

 

           Le premier jour à La Palud

On me fit entrer dans une grande pièce au milieu de laquelle j’ai remarqué une grande table en bois et cinq ou six chaises rangées contre le mur. Il y a aussi une grande cheminée qui n’est pas allumée. Par contre, une grosse cuisinière en fonte grise propage dans toute cette grande pièce une chaleur douce et appréciée. Cette grande pièce, en fait la salle de séjour, est éclairée par une ampoule toute simple auréolée d’un chapeau en fer émaillé blanc.

           On me fit asseoir près de la cuisinière, un peu en retrait, car tout le monde racontait cette noce ou prenait des nouvelles des bêtes. Je crus comprendre qu’il y avait des petits veaux.

           Les femmes s’affairaient à préparer le souper, déjà une bonne odeur de soupe se répandait, attirant deux chats vite repoussés dehors par un énergique mouvement du pied, gratifié  par la mère Grobon.

           Les hommes partis aux étables sont de retour, visiblement affamés et nous nous mettons à table ; soupe aux légumes, lard, fromage. Je n’ai guère faim, et comme d’habitude je m’endors devant mon assiette. Aussi, Cécile me conduit par un petit escalier en bois dans deux chambres situées sur la grande salle. La première avec un grand lit sera celle des jeunes mariés. Dans la seconde avec un grand lit haut et un petit dans un angle, la « Mère » me dit « Voilà ton lit ». Sans discours elle me souhaite bonne nuit, éteint et redescend.

           Je me trouve seul, mais j’entends en dessous les bruits des conversations que j’essaie de comprendre sans succès. Je pense à ma mère restée à Saint Rambert et qui m’a quitté à la porte du taxi les yeux embués de larmes. Pauvre maman nous n’avons pas été beaucoup ensemble pendant ces dix années. Je t’ai tellement posé de problèmes avec ma santé, mon manque d’appétit. Moi aussi j’ai fréquenté ces grandes maisons type « sana », qu’on appelait « préventoriums ». On a essayé la mer, la montagne, mais au grand dam des docteurs et en particulier du docteur Rigaud de st Rambert, je survivais c’est tout.

           Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Trop de choses se sont passées aujourd’hui. Cette attente en début d’après midi dans mon appartement du 3ème  àSt Rambert, ma petite valise prête et moi toujours derrière les vitres à regarder les gens de la noce crier, aller d’un bistrot « Gentil » à un autre « Chanut », boire, rire. Je remarque mon parrain Joseph Brun, bout en train et bon vivant, chanter un verre de vin rouge à la main.

           Je revois arriver cette voiture noire, se ranger le long du trottoir, mes adieux à Melle Bornarel amie de ma mère, la descente des escaliers en bois pour traverser la route, ma main accrochée à celle de ma mère. Je me revois être présenté au père Grobon, un peu étonné qu’on lui assure que ce gamin maigrelet va être son berger. Je revois les adieux de la famille Gudet à Fernande, toute belle dans son tailleur bleu et ma mère penchée vers la fenêtre au moment ou la voiture démarre. Et puis s’en est trop, je m’endors pour ma première nuit à La Palud.

Virginie, Cécile, Eugène et AndréGrobon  devant la ferme.

 

 

Je découvre le paysage :

P premier décor' pour le petit berger

 

           Le lendemain matin lorsque je me réveille, je ne vois personne dans les chambres. J’ai un peu honte je n’entends aucun bruit. Je descends et personne non plus dans la grande salle. Seule une odeur de café embaume la pièce.

           Je me hasarde dehors, mon premier bonjour vient de Tayaut, toujours à la recherche de caresses. Je m’avance sous l’auvent et devant un spectacle merveilleux je m’arrête ébloui. Devant la ferme la nature est d’une beauté saisissante. D’immenses prés à l’herbe rase et déjà verdissante s’étalent tout autour. Des haies encore dénudées bordent les prés. A perte de vue une forêt de sapins s’élève jusqu’au sommet de la montagne. Devant moi en léger contrebas une ferme blottie contre une haie de sapin se réveille. Une épaisse fumée qui s’échappe de la cheminée m’apprend que les habitants sont réveillés. Une autre bâtisse se trouve à deux ou trois cents mètres de moi, un peu au-dessus, elle a l’air inhabité.

           Par contre cette ferme inoccupée est pratiquement au ras de la forêt. Les prés qui nous séparent de cette ferme sont en légère déclivité, ensuite la forêt attenante est beaucoup plus en pente. Mes yeux suivent la crête dentelée et derrière le soleil se lève, réchauffant ce milieu de printemps. Je me suis donc orienté.

           Un « bonjour » me ramène à la réalité. C’est André qui sort d’une étable avec un grand seau de lait fumant à la main et je comprends qu’une journée à la ferme, fusse un dimanche commence de bonne heure le matin.

           Lorsque les bêtes sont soignées, c’est le terme employé, c'est-à-dire nettoyées, nourries et traites ; et bien c’est au tour des fermiers d’aller boire le café.

           Ce premier jour à La Palud passa très vite. Je n’eus que le temps de jeter un œil à l’entrée des étables, apercevoir les bêtes toutes bien alignées et tranquillement occupées à ruminer. Je fus impressionné par la grosseur des vaches et surtout des deux bœufs que je trouvais énormes.

l’objet au départ d’un nouvel ordonnancement autour de la grande table. Le Père garderait sa place en bout de table dos tourné à la cuisinière, à côté de lui Cécile sa femme et ensuite Fernande, en face au bout André et à ses côtés Aimé. Pendant les cinq ans que j’ai passé à La Palud, cet emplacement a été respecté quoiqu’il arrive même en l’absence de l’un de nous.

           Les jours qui suivirent mon arrivée à La Palud furent assez difficiles à vivre. Il me semblait que le contact ne passait pas bien entre nous. J’avais tout simplement du mal à m’habituer. Je ne me languissais pas, ma mère ne me manquait pas, mais je n’étais pas à mon aise. Seule Fernande semblait comprendre mon malaise car elle-même, et je le compris plus tard, souffrit de ce changement de vie. Quelle différence pour elle, qui avait été ouvrière d’usine, avec plein de jeunesse autour d’elle, de se retrouver dans une ferme isolée. Même si tous étaient gentils, il m’a été difficile au début de supporter la mentalité du Haut Bugey. Peu de paroles inutiles, simplement le nécessaire. Il a donc fallu s’adapter, s’habituer, se joindre au cercle. Fernande et moi, alliés par la force des choses, devions nous faire admettre dans l’habituel.

           Les premiers jours furent lancinants, d’autant que la météo n’était pas très souriante. Il se remit même à neiger, ce qui n’empêchait pas les fermiers de s’activer aux soins du bétail, du matin au soir. Du nettoyage des étables en passant par la traite des vaches, leur nourriture, emporter le lait à la fruitière au village, faire téter les veaux (il y en avait 4 ou 5), aller à l’eau. Car voilà bien le problème de La Palud, il n’y a pas d’eau dans les fermes. Il fallait aller la chercher au « bac », la fontaine qui déverse son précieux liquide dans deux bassins profonds d’un mètre environ ce qui permet aux troupeaux de venir s’abreuver tous ensembles.

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Ce bac était à 150 mètres des maisons. C’est par deux seaux à la fois que les habitants de la ferme transportaient l’eau hiver comme été. Les premiers temps j’étais exempté de cette corvée, mais le temps passant et d’abord par demi-seaux et ensuite seaux complets, c’était devenu ma corvée. Et bien heureux qu’une vache ne vêle pas, car si c’était le cas, ce sont de nombreux voyages qu’il fallait faire, pour remplir la chaudière en fonte et faire chauffer cette eau pour les soins de cette maman et de son petit.

Première responsabilité :

           Tout doucement je m’habituais à la ferme et le père Grobon m’avait donné ma première responsabilité : à l’heure de la traite, j’allais tenir la queue de la vache qu’il traisait. De temps en temps la bête manifestait son humeur par un mouvement brusque de la queue que je lâchai, et qui venait frapper la casquette du père Grobon, jusqu’à la faire tomber. Confus je rattrapais la maudite queue, mais j’avais droit à un regard noir du Patriarche. Pas un mot, mais que ce regard en disait !

P la Palud 12 fevrier 2017

           La ferme de La Palud aujourd'hui

Je commençais à me plaire au contact de ces animaux calmes qui me regardaient avec des gros yeux ronds. J’entrais maintenant dans les étables, enlevais les bouses qui risquaient de salir les bêtes, au passage je les caressais. Elles avaient des noms simples et charmants : Fleurine, Fleurinette, Ruban, Gentille ; mais toutes connaissaient leur nom et respectaient une certaine hiérarchie. La plus âgée et la chef était Ruban. D’ailleurs, elle avait la première place en entrant dans l’étable, ensuite les vaches étaient placées par ordre d’ancienneté et les jeunes génisses au fond de l’étable.

           L’étable des vaches était placée contre le mur Est de la ferme, tandis que l’étable des boeufs et des veaux était côté Ouest, contre le logement. Entre ces deux étables il y avait la grange et au-dessus des étables les greniers à foin. Lorsqu’on voulait donner du foin aux bêtes, on grimpait avec une échelle sur un grenier et on jetait le foin sur le sol de la grange, on ouvrait un genre de volet placé devant chaque bête et on plaçait la ration voulue dans la crèche. C’était aussi simple que ça. Je trouvais les greniers à foin immenses, en ce mois de mars ils commençaient à se vider, mais pensez à la quantité de foin qu’il fallait pour tenir un hiver à la montagne avec une vingtaine de bêtes. En fin de fenaison le tas montait jusqu’au toit, et ça fait haut ! Un coin de grenier était réservé à la paille pour la litière des bêtes.

          Les rigueurs de l’hiver :

P Champdor et Corcelles en hiver

 L’hiver, les bêtes descendaient deux fois par jour à l’abreuvoir que l’on va définitivement appeler « bac », comme tous les habitants de La Palud ; on allait au bac, voilà qui est dit ! Je disais donc que deux fois par jour les bêtes sortaient des étables l’hiver, pour aller boire, après qu’elles aient été soignées, le matin vers 9 heures et le soir vers 17 heures quasiment à la nuit tombante.

           Certains matins d’hiver, j’ai vu les bêtes descendre boire avec 40 cm de neige, elles nous faisaient la trace. Cette sortie à l’abreuvoir était tout un cérémonial, on détachait les vaches dans l’ordre qu’elles sont à l’étable suivies des bœufs, des génisses et des moutons. Tout ce petit monde descendait tranquillement boire et en profitait, quand il n’y avait pas de neige à traîner de ci de là en essayant de brouter. Au bac tout ce petit monde se rangeait côte à côte, et par large rasade étanchait sa soif, d’une eau très fraîche. Ensuite on remontait tranquillement et sans aucun incident les bêtes reprenaient leur place dans les étables. Bien sûr au début je ne faisais qu’accompagner le père Grobon ou André, mais très vite on allait me confier cette responsabilité de mener les bêtes au bac.

           En cette saison, l’hiver n’ayant pas tiré sa révérence, les troupeaux restaient aux étables. On attendait les beaux jours pour aller en pâture, en gros il fallait attendre Pâques. Là- haut dans ces montagnes pour les bestiaux l’hiver commençait à la Toussaint et finissait comme je vous l’ai dit à Pâques, même si certaines bonnes années il y avait un battement d’une quinzaine de jours.

           Il y avait maintenant quelques jours que j’étais à La Palud, et bientôt la ferme n’avait plus de secret pour moi. Les Grobon s’en aperçurent vite et comme je semblais n’avoir peur de rien, surtout pas de la solitude il fût décidé que j’aurais ma chambre. Je m’en réjouis, surtout de ne plus entendre le père ronfler durant la nuit.

Un début d’indépendance :

Un matin Cécile me demanda de l’accompagner. Avec des draps, des couvertures elle sortit de la maison, je la suivis un peu inquiet. Elle entra dans la grange, la traversa et emprunta un petit couloir noir, sans éclairage. Arrivée dans une petite pièce qui ressemblait à un atelier, nous nous sommes trouvés devant un escalier, plutôt une échelle avec des marches en bois (une échelle de meunier).

Au sommet de cet escalier, une petite pièce. Dans un coin un grand lit ancien, tout en hauteur, rien d’autre en mobilier. Mais sur tout un coté des genres de cages, trois au total contenant l’une du blé, l’autre de l’orge et la dernière de l’avoine. Une petite fenêtre pouvant juste laisser passer un enfant éclairait cette pièce. Mais quelle vue ! On couvrait d’un seul regard tout le plateau. Une ampoule pendait au plafond, mais il n’y avait pas d’interrupteur.

           Sans rien dire Cécile fît le lit, un matelas qui semblait douillet, les draps, une couverture en grosse laine et un édredon de couleur bordeaux assez épais.

« Gamineau » me dit-elle, voilà ta chambre, tu seras plus tranquille ici qu’avec nous. J ‘acquiesçais de la tête après avoir sauté sur le lit que j’avais trouvé bien doux. En regardant bien je trouvais quelques petites crottes noires sur le plancher. Je compris tout de suite que je n’étais pas le seul occupant de cette chambre. Mais je vous l’ai dit, je n’avais peur de rien et pas même des souris. Et puis on verrait bien ce soir.

Heureux d’avoir ma chambre, la journée se passa donc bien. Dès Cécile partie, j’en profitais pour explorer ce coin de ferme que je ne connaissais pas. Ma chambre, je pense vous avoir tout dit, mais au rez-de-chaussée la petite pièce était pleine d’objets de toutes sortes : outils, skis, râteaux, fourches. Il y avait un banc de menuisier, des planches et mille autres choses. En plus, ça sentait bon le bois, le grain et les pommes, car il y avait des étagères de belles pommes bien rangées. Vous me croiriez si je vous disais que j’en ai mangé deux ou trois ?

Le petit berger de La Palud.

  Je vous parle de « ma » ferme depuis un moment mais je ne l’ai pas encore située. La Palud est un lieu-dit de la petite commune de Champdor, canton de Brénod du département de l’Ain. La Palud est composée de trois fermes qui se partagent l’occupation et l’exploitation des prés, terres et forêts. Ce lieu-dit est situé à environ 900 mètres d’altitude. On y accède du village de Champdor en empruntant la route du col de Cuvillat reliant le plateau d’Hauteville au Valromey. Les fermes appartiennent à la famille Favre pour la plus près du village ensuite l’autre à la famille Grobon et la dernière, la plus haute à la famille Bobillon. Seule cette dernière est inoccupée.

           La ferme des Grobon est une solide bâtisse de forme carrée et je pense d’une superficie d’environ 1000 mètres carrés. Elle est bâtie sur un promontoire et domine le versant Est du plateau et bénéficie d’une vue imprenable sur une grande partie du plateau et notamment sur le village de Corcelles et tout le versant de l’adret du plateau (forêt d’Outriaz, col de Pisseloup entre autres)

 Les soirs sont merveilleux au moment où le soleil se couche derrière la forêt d’Outriaz. Toute la façade habitée de la ferme reçoit comme un hommage, le dernier clin d’œil de cet astre lui aussi sûrement amoureux de La Palud.

 

Mes premières semaines s’écoulent assez rapidement. Je ne languis pas, je me sens bien. Je participe aux petites corvées et comme je suis assez gringalet les Grobon ont la patience de me laisser me refaire une santé, sans me charger de gros travaux. Je n’allais pas au bac chercher l’eau et je ne poussais pas les brouettes de fumier. Par contre, je charriais le bois destiné à la cuisinière et je regardais toujours qu’il n’en manque point, c’était devenu un réflexe. Dans les étables et à l’aide d’une raclette, je retirais les bouses des vaches que j’entassais contre le mur et qu’André sortait avec une brouette. Bien sûr je tenais la queue des vaches au moment de la traite, je regardais, j’écoutais et bien sûr j’apprenais.

 J’apprenais à connaître les personnes, leur caractère, leurs manies, ce qu’ils aimaient ou n’aimaient pas. Le Père n’aimait pas répéter deux fois la même chose, il disait « ça ne sert à rien de dire deux fois la messe pour un sourd »

André répétait volontiers et expliquait même avec plaisir si on n’avait pas compris. D’ailleurs, la journée je suivais André dans le petit atelier qui se trouve sous ma chambre. Il y passait des heures à réparer les fourches, les râteaux ; ces outils qui allaient servir l’été pour les fenaisons. Tout se faisait en bois de noisetier ou de frêne bois souples et résistants. Je regardais avec intérêt la dextérité avec laquelle ce paysan, sans formation de menuisier confectionnait ou réparait les outils. Il était très gentil et répondait à toutes les questions les plus saugrenues que je pouvais lui poser. Je pense même, qu’il cherchait ma compagnie en m’appelant et m’invitant à le suivre. Je l’aimais bien André ! Avec lui je montais au fenil pour descendre le foin destiné aux bêtes, j’ouvrais les crèches au moment des repas, j’apprenais le nom des bêtes ; enfin je m’initiais à mon futur rôle de berger.

           On sentait venir le printemps et Pâques n’était pas loin. Le soleil faisait des apparitions plus longues de jour en jour. Les bourgeons apparaissaient au bout des branches. L’herbe verdissait et des fleurs s’épanouissaient aux endroits chauds. Les gelées matinales disparaissaient peu à peu et les troupeaux que l’on menait à l’abreuvoir ne voulaient plus rentrer à l’étable. Mais le père avait décidé qu’il fallait attendre encore quelques jours avant « d’abader », c’est à dire de lâcher le troupeau à la pâture. D’ailleurs, on avait qu’à jeter un coup d’œil sur le plateau étendu à nos pieds, on ne voyait aucun troupeau dans les pâturages.

Alors, hormis les travaux de la ferme et dès que le déjeuner avait été pris nous partions tous ensemble à la recherche des morilles. La morille est le premier champignon de l’année. Elle pousse le long des bois et des haies. Elle est de couleur grise ou blanche. La grise plus précoce est plus parfumée. Le problème c’est qu’il faut connaître les coins. Avec les gens de la ferme j’étais à bonne école ! Quand on est plusieurs à chercher ce champignon il faut marcher lentement sur une même ligne. J’avais toujours tendance à aller trop vite, mais j’étais vite rappelé à l’ordre.

La cueillette cette année fut bonne.

P illustrations pour le petit berger (5)

           La morille se consomme dès la cueillette, soit en omelette, soit dans les plats de viande. Elles se conservent en les faisant sécher enfilées en chapelets.

P illustrations pour le petit berger (4)

         Un beau matin de ce début du mois d’avril, André mis au cou de Ruban une cloche. Les bêtes comprirent que le grand jour était arrivé. Une à une les vaches furent détachées et d’un pas lent sortirent de l’étable. Accompagné de Cécile je les descendais au bac. Elles se désaltérèrent rapidement, puis doucement le troupeau passa devant la ferme mais n’y entra pas. Nous nous dirigeâmes vers la forêt entre deux haies qui semblaient nous faire une haie d’honneur.

 

 

 

Quelques minutes après nous étions dans le pré, juste à 200 ou 300 mètres de la maison. Inutile de vous dire la joie des animaux. Sans perdre une seconde, les naseaux dans l’herbe, les bestiaux se régalaient. Cécile me dit que les vaches ne devaient pas courir partout sur ce pré très grand. Nous devions leur donner un espace à manger et garder intact pour le lendemain d’autres espaces. Il y avait donc une ligne imaginaire à ne pas dépasser. C’est vrai que les vaches sont avides d’aller voir ailleurs si l’herbe est meilleure. Cécile et moi étions donc toujours en mouvement le long de cette ligne. Il fallait être attentif à tout, humeur des bêtes et surtout Pilon, jeune taureau très excité avec les génisses. Enfin tout se passa bien, le bâton de berger que je gardais fort serré ne me servit qu’à faire retourner les bêtes trop vagabondes.

 

           Rapidement le morceau de pré autorisé aux bêtes se trouva rapidement brouté, presque râpé. Aucune herbe ne dépassait du sol sauf des petits îlots marquant l’emplacement des bouses. Le pré était net comme une pelouse de football passée à la tondeuse. Une fois repues, les bestioles levaient le nez et humaient cet air si vivifiant des forêts. Bien heureux, je regardais ce beau troupeau dont j’allais être bientôt le berger. L’après midi fut super. Un bon soleil réchauffait la nature et je n’oublierais jamais cette première journée. Vers 5 heures du soir, Cécile donna l’ordre de rentrer. Les vaches le ventre bien rond ne firent aucune difficulté pour refaire le chemin inverse, c’est à dire le bac pour se désaltérer et la rentrée à l’étable. Tranquillement et comme téléguidées, elles reprirent leur place. Je passais alors de bête en bête pour les attacher. C’était simple, deux bouts de chaîne fixés à la crèche, dont l’un avait un axe mobile que l’on introduisait dans l’autre bout doté d’une boucle ronde. C’était rapide mais quelquefois un peu dangereux en raison de l’humeur des bestiaux qui n’aiment pas être attachés, les cornes passant alors très près de la personne qui effectuait ce travail. Pour moi, petit bonhomme, j’étais obligé de me pendre au cou des bêtes pour arriver à passer les chaînes. Je ne vous fais pas un dessin quand j’arrivais aux boeufs...

 

            Dès que les vaches étaient rentrées à l’étable, il fallait passer à la traite. Les deux hommes s’y mettaient et quelquefois Cécile. Fernande essayait bien de s’y mettre, ce n’est pas si facile de traire, mais avec de la pugnacité elle y arriva un jour. Elle fut très fière, elle était une paysanne maintenant !

P plaisir de printemps pour les vaches

 

           

 

 

 

            Une fois les vaches traites et le lait recueilli dans un brinde (récipient d’une contenance de 20 litres environ que l’on portait sur le dos) il fallait le descendre au village, à la fruitière. Cette brinde était lourde et en principe c’est André qui se chargeait de cette corvée. Mon tour viendra plus tard, vous verrez !

 

            Le rythme de ma vie devint plus régulier. Le matin en champ, ça veut dire garder les bêtes, retour pour le dîner et l’après midi en champ. Cà c’était les horaires de printemps, car l’été les horaires changeaient avec la chaleur. En principe c’était toujours Cécile qui m’accompagnait. Je dois dire qu’elle n’était pas avare de conseils et avec elle j’apprenais tous les pièges que l’on peut rencontrer. Elle m’apprenait également le nom des prés. Ceux qui étaient aux Grobon et ceux qui n’étaient pas à laisser manger, seulement réservés au foin.

 

            Je commençais à emmagasiner pas mal de connaissances et pour faire un bon berger, il faut observer le comportement des bêtes, le temps, l’environnement tout a une importance pour le troupeau, même l’humeur du berger.

 

 Un berger qui chante, qui siffle, rend son troupeau calme et heureux, c’est vrai ! Les bergers qui savent jouer d’un instrument rendent encore plus heureux leurs troupeaux.

Un nouveau compagnon :

On n’imagine pas un berger sans chien. Tayaut venait bien avec moi au pâturage, mais il était âgé et ne s’occupait pas trop des bestiaux. Il ne se fichait pas mal de mes ordres et rentrait seul à la ferme quand il en avait assez.

            André s’était aperçu de cela et un matin de mai, en revenant de la fruitière, il apporta une petite boule de poils, rousse aux yeux tellement expressifs que l’on fondait en le regardant. Il était bien jeune ce toutou que tout de suite j’appelais Loulou. Inutile de vous dire que ce chien allait devenir mon compagnon pendant tout mon séjour à La Palud.

            Nous étions devenus inséparables. Trop, car un bon chien de berger ne doit pas être caressé ni être un jouet pour son maître. Je l’ignorais et j’avais tellement besoin d’amour que je dressais mal Loulou. Oh, il obéissait à mes ordres, faisait bien son travail de chien de berger mais m’obligeait à crier beaucoup. Disons qu’il était teigneux et ne lâchait pas facilement la bête qu’il avait ordre de retourner. Indiscipliné mais tellement gentil ce Loulou. Toujours à mes côtés, qu’il pleuve, qu’il fasse chaud il ne me quittait pas. Je l’emmenais dans ma chambre le soir, laissant la garde de la maison à Tayaut.

            Vous savez ce printemps 1943 passa bien vite. Le troupeau s’amaigrît de 5 veaux qu’un maquignon était venu chercher un matin. J’étais très mécontent de cette vente, mais on m’expliqua que c’était le seul moyen de gagner de l’argent pour pouvoir vivre. Les ventes des veaux, du lait des vaches et des œufs étaient les seuls revenus de la ferme, ce qui permettait d’acheter les semences, le matériel et faire tourner la ferme.

            J’allais maintenant seul aux champs. On me disait simplement ou je devais emmener les bêtes. Lorsque je ne connaissais pas un pré nouveau Cécile m’accompagnait, restait un moment avec moi et rentrait à la ferme. Pour rentrer, à midi surtout, et comme je n’avais pas de montre je regardais les autres troupeaux du plateau et je savais qu’il était midi. Si j’étais près de la ferme, on m’appelait.

 

La saison des foins

 

P les foins autrefois

 

            L’été approchait, une certaine fébrilité gagnait la ferme. On avait sorti la faucheuse, préparé les fourches en bois et les râteaux. On avait équipé le char d’un plateau et de deux grandes cordes. Eugène « enchaplait » les « dailles ». Quel drôle de chose allez-vous me dire. Non c’est simple une « daille » en patois c’est une faux. Pour que cette faux coupe bien l’herbe il faut que la lame soit tranchante comme un rasoir. Alors en premier lieu on la bat. Pour se faire, on s’assoit par terre, on plante une petite enclume en acier, on pose le tranchant de la faux sur celle-ci et à l’aide d’un marteau plat on affine le tranchant de la faux. C’est une opération qui dure selon les cas une vingtaine de minutes et qui est indispensable pour affiner la lame. Il ne reste ensuite, à l’aide d’une meule à main et par larges mouvements le long de la lame à faire le rasoir du tranchant.

            La période des foins approchait. Selon les saisons on attaquait vers le 10 ou 15 juin. Couper et rentrer le foin n’est pas si simple que cela ne parait. Il faut que le foin soit « mûre » et pas plus. Normalement, à la fenaison il doit être en fleur, ensuite il faut faire vite. Il faut donc suivre la floraison du foin et commencer par le plus précoce.

            A ce moment là j’ai perdu dans mon troupeau les deux bœufs qui allaient être occupés matin et soir aux travaux.

Les Grobon avaient fait l’acquisition d’une faucheuse Mac Cor Mick tractée par les bœufs. Avec cet engin la largeur de la coupe se faisait sur un mètre et à chaque rotation la surface diminuait d’autant. Plus les bœufs marchaient vite plus les mouvements de la lame étaient saccadés et rapides.

            André qui était le responsable de l’attelage était assis sur un siège très large, près de la lame et surveillait la coupe. Attention aux pierres, rochers ou autres obstacles. Si les bœufs étaient bien dressés, c’était le cas des nôtre, ils suivaient d’instinct le bord de la parcelle à couper, sinon il fallait un guide devant les bœufs, ce qui faisait deux personnes au lieu d’une occupées à cette manœuvre.

            Donc les fenaisons commencèrent vers le 10 juin et pendant presque deux mois allaient accaparer le personnel de la ferme. Pré par pré, les hommes coupaient les foins dès le lever du jour. En principe le pré était rasé dans la matinée, on ne coupait pas l’après midi. On dînait tous ensembles vers13 heures, et l’après midi, munis de fourches et de râteaux on rassemblait le foin en « andins », sortes d’étalement d’une largeur de 8 à 10 mètres et d’une longueur variable de 15 à 20 mètres. Le foin séchait sur le sol, on l’aérait bien à la fourche.

            Le soir venu, avant le coucher du soleil, on mettait le foin en « cuchons » sortes de tas d’environ deux mètres, qui préservaient le foin de l’humidité de la nuit voir de la pluie. Le lendemain, après la rosée, on étendait le foin sur le sol, pour qu’il sèche bien. Vers midi, on le retournait et plusieurs fois s’il fallait, jusqu’à ce qu’il soit bien sec.

Ce n’est seulement, qu’après avoir totalement et définitivement rangé le char à foin, que les hommes pensaient un peu à eux. Presque tous ensemble la famille Grobon entrait  dans la grande salle commune.

Derrière la porte d’entrée se trouvait une « pigne », sorte d’évier en pierre ou il y avait toujours deux seaux en aluminium pleins d’eau. Près de ces seaux il y avait une louche en fer émaillé blanc. A tour de rôle en commençant par le Père ils s’abreuvaient. Eugène buvait doucement en trempant sa moustache dans le breuvage et en finissant par un grognement de bien être. C’était ensuite au tour de Cécile, de Fernande et d’André. Quant à moi, au dételage du câble, j’avais emmené les bœufs boire au bac et avec eux je m’étais aspergé et repu de cette bonne eau de La Palud. Je remontais vite les bœufs à la ferme et après les avoir attelés au char nous repartions tous pour un autre voyage. Quand tout se passait normalement et que les prés fauchés ne se trouvaient pas trop loin nous faisions trois voyages par après-midi.

            En ce qui me concerne j’étais très vite entré dans le bain et mon travail de « cogneur » sur le char avait vite été apprécié par la petite communauté de La Palud. Pourtant quel gringalet cet Aimé ! Et dire qu’il n’y a pas si longtemps je fréquentais les préventoriums, les cabinets des docteurs, et là en quelques mois, par quelle magie Lapaludéenne ? Tout allait bien.

            La période des foins dure une cinquantaine de jours, c’est vrai on trouve cela bien long et ça fait des chars de foin à rentrer, mais quand on pense que l’hiver est aussi bien long dans ces montagnes, on comprend qu’il faut des réserves de nourriture pour une vingtaine de bêtes à l’étable. Un mois et demi c’est important aussi pour les organismes. Car se lever tous les jours vers 4 heures du matin et se coucher vers 22 ou 23 heures ça use les plus costauds. C’était mes horaires, pour qu’à la première traite, l’étable soit propre, j’étais le premier auprès des bêtes et quand le Père et André arrivaient avec leur seau pour la traite, l’étable était propre.

            Au début Fernande ou la Mère m’appelait, mais bien vite je n’eus plus besoin de personne pour me réveiller, pourtant je n’avais ni montre ni réveil. Dès le saut du lit j’enfilais ma culotte, un pull et je retrouvais mes vaches, souvent encore endormies. Je ne rejoignais la cuisine que beaucoup plus tard pour déjeuner.

            Vous dire aussi que ces nuits étaient courtes, c’est qu’il m’est arrivé plusieurs fois de m’endormir « en champ » ! L’été, je gardais le plus possible dans les landes qui sont de grands prés entourés sur au moins trois côtés par de la forêt  qui assurait de la fraîcheur aux bêtes.

P le troupeau en errance

Quand elles étaient calmes et bien groupées je m’allongeais sur l’herbe fraîche et je vous assure que c’était un repos bien apprécié. Un jour je me suis réveillé après un court endormissement et ... plus de vaches ! Elles s’étaient dispersées dans la forêt recherchant l’herbe plus douce des sous bois. Grâce à la cloche de Ruban j’ai vite retrouvé les fugueuses et Loulou a ramené les plus éloignées. Mais le troupeau restait toujours uni et quand on avait retrouvé Ruban, on les avait presque toutes retrouvées.

            C’est que l’été, les horaires de pâturage changeaient. En raison de la chaleur, l’après midi, les troupeaux ne sortaient qu’à 17 heures environ, après la traite, ce qui nous faisait renter à l’étable tard, nous quittions les pâturages à la grande nuit, vers les 22 heures. C’est vrai qu’en juin les jours sont longs. Après les prés, les bêtes passaient au bac se désaltérer et rentraient pour la nuit. Quant à moi, j’avalais mon souper souvent seul le soir, et j’allais vite au lit, sans me faire bercer.

            Ma vie s’écoulait bien calmement. J’avais oublié St Rambert et ma mère ne me manquait pas. C’est vrai que lorsque vous connaîtrez mon histoire, vous verrez que j’étais habitué à être élevé « seulet » et que la solitude ne me faisait pas peur.

            Et à La Palud être seul était une réalité ; je passais des journées entières dans les landes solitaires et en bordure de la forêt. Des journées entières sans voir personne, ça vous forge une carapace contre la solitude, cette vie.

Hormis les gens de la ferme, La Palud était habitée par les Favre dont la ferme, je vous l’ai dit était à environ 500 mètres des Grobon. Cette famille était composée de Monsieur Favre et de son épouse, couple ressemblant un peu à Eugène et Cécile, et de leur fille Aline. Je crois que de temps en temps venait à La Palud une sœur de Mme Favre. Il y avait aussi, une bergère. Ah ! Me direz-vous... Elle s’appelait Suzanne ; Suzanne était un peu comme moi. Placée à Champdor pour fuir Lyon, d’où elle était originaire, elle profitait du bon air et de la bonne nourriture, car bien sûr ces années de guerre avaient une bien mauvaise incidence sur la santé des adolescents dans les villes.

P La poésie du cogneur de char remplacée par la mécanique des roundballers

la poésie des cogneurs de char remplacée par les roundballers