Nous vous proposons l’histoire d’un petit garçon de 10 ans très chétif, natif de Saint Rambert, obligé de quitter son pays pour être placé comme berger à Champdor au hameau de La Palud. Aimé Pelletier a écrit un cahier sur ses souvenirs d’enfance.

A la lecture, nous avons été séduits par la manière dont il aborde sa nouvelle vie : le texte est particulièrement touchant. Son travail de berger, les travaux de la ferme durant toutes les saisons, l’approche de la nature, son regard d’enfants sur les évènements de l’époque en font une chronique très intéressante du pays Bugiste.

De Saint Rambert à Champdor :

 

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        Champdor vu des hauts de La Palud

Une Citroën, traction  avant noire, traversait la petite ville de Tenay en empruntant l’unique rue de la cité qui était aussi la route nationale. La voiture longeait les murs gris de l’usine « La Shappe ». Comme tout était triste dans ce décor austère de la vallée !

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          Nous arrivions au centre de la ville et juste avant le pont qui enjambe L’Albarine, notre chauffeur Lily Damour, taxi à Saint Rambert, tournait à gauche. Déjà la route se dressait devant nous, nous sortions de Tenay, la voiture s’engageait dans les gorges profondes, creusées par l’Albarine, que la route était obligée de suivre. Nous nous faufilions au gré de la nature, un peu impressionnante avec ses murailles à pic. Enfin, au bout de quelques kilomètres, la route profitait d’un pont pour traverser la rivière et quitter la vallée.

         La pente de la route s’accentua encore, ce qui fit dire au monsieur assis à côté de moi « ça y est, on attaque la côte d’Hauteville »

           Cette côte est bien longue et j’ai le temps de vous dire que je suis assis à l’avant du véhicule, un peu sur les genoux  d’un monsieur d’une cinquantaine d’années, aux allures de patriarche et portant un magnifique chapeau sur la tête.

           Ce gamin de 10 ans, qu’il avait sur les genoux paraissait bien timide. Fera-t-il un bon berger se demanda-t-il ?  

           La route, elle, continue de monter.

P les falaises de Charabotte

 

A la place des falaises verticales, ce sont maintenant des taillis ou des forêts dénudés qui bordent les talus. Rapidement nous arrivons à la maison de secours, halte auberge, seule présence sur cette longue montée. Cette bâtisse aujourd’hui abandonnée était alors un arrêt presque obligé pour voitures essoufflées ou gosiers secs.

P la maison de secours

           Je jette un regard furtif sur les occupants du siège arrière au moment même ou André, solide gaillard d’une trentaine d’années montre, à sa jeune épouse Fernande, la cascade de Charabotte vomissant son liquide d’une hauteur de 150 mètres. Mais Fernande, jolie brunette préfère se blottir contre celui qu’elle vient d’épouser ce samedi 21 mars 1943 à Saint Rambert. Elle dit au revoir à son petit village de Jarvonoz et à sa vie de jeune fille, pour rejoindre la ferme de son époux « la ferme des Grobon à La Palud » et ce pour la vie !

           A leur côté, très sérieusement, presque sévère, se tient Cécile Grobon, maîtresse femme. Elle forme avec Eugène un couple traditionnel des montagnards du Bugey.

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           C’est ainsi que l’auto, tranquillement arrivait à la passe du col de Charabotte et qu’enfin la route finissait de monter. Dès le petit col franchi entre deux parois rocheuses, c’est la belle nature du plateau de Hauteville qui nous accueille.

           Hauteville est une petite ville qui, grâce à son air pur a pour vocation de soigner les maladies  pulmonaires. Ces sanatoriums, aux noms chantant « Angeville, l’Albarine ; La Savoie » sont là pour soigner une terrible maladie : la tuberculose. Cette maladie qui me court après depuis déjà de longues années, et pour l’instant, sans me rattraper. Mais à voir ces belles forêts, c’est sûr que l’air doit  être bon dans ces belles montagnes.

           La voiture traverse la ville de  Hauteville presque déserte à cette heure ci ; on voit juste quelques magasins éclairés. Lily a déjà allumé les phares de la voiture. Nous dépassons le dernier sana « La Savoie » et déjà au détour d’un virage apparaît un village. « C’est Champdor » me dit Eugène. Je n’ai pas le temps de le découvrir qu’encore la route monte, mais une route qui n’est plus la même. Le bruit des pneus est différent, ce chemin est caillouteux. Lily n’a pas le temps de s’inquiéter car quelques minutes après apparaît une ferme. « Ce n’est pas ici » précise le père Grobon, « cette ferme est celle des Favre ». Une dernière montée, raide celle-là, et la voiture stoppe devant une grande bâtisse. Nous étions à La Palud.

Je quitte les genoux un peu durs d’Eugène pour faire mes premiers pas. Une odeur forte me prend à la gorge, pour cause, près de moi un énorme tas de fumier fumant fait face à la ferme.

           Avertis par le bruit du moteur de la voiture deux hommes en bottes crottées sortent d’une étable. On me présente « C’est monsieur Emin ». Il est accompagné de son fils Marcel, pratiquement du même âge que moi, mais bien plus grand et costaud. Sa poignée de main m’arrache le bras. Tous deux ont soigné les bêtes en l’absence de la famille Grobon partie à la noce.

           Je jette un regard autour de moi, et malgré la nuit tombante, je vois la forêt toute proche, silencieuse, noire, presque inquiétante.

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Mais ce qui me frappe c’est l’impression d’immensité. Des prés, des forêts, encore des prés et un silence impressionnant. Je lève les yeux et déjà les étoiles scintillent. Y a-t-il la mienne là-haut ? Je reviens sur terre car une grosse boule de poils vient se frotter à moi. « C’est Tayaut » me dit-on ! Il a de grands yeux marron qui semblent me souhaiter la bienvenue. J’en ai besoin, je vous l’assure. Moi aussi je lui dis bonjour en lui assénant une tape sur le dos. Il n’a qu’un moignon en guise de queue mais j’ai vu qu’il l’avait bougé de ravissement. Etais-ce mon premier ami ?

 

           Le premier jour à La Palud

On me fit entrer dans une grande pièce au milieu de laquelle j’ai remarqué une grande table en bois et cinq ou six chaises rangées contre le mur. Il y a aussi une grande cheminée qui n’est pas allumée. Par contre, une grosse cuisinière en fonte grise propage dans toute cette grande pièce une chaleur douce et appréciée. Cette grande pièce, en fait la salle de séjour, est éclairée par une ampoule toute simple auréolée d’un chapeau en fer émaillé blanc.

           On me fit asseoir près de la cuisinière, un peu en retrait, car tout le monde racontait cette noce ou prenait des nouvelles des bêtes. Je crus comprendre qu’il y avait des petits veaux.

           Les femmes s’affairaient à préparer le souper, déjà une bonne odeur de soupe se répandait, attirant deux chats vite repoussés dehors par un énergique mouvement du pied, gratifié  par la mère Grobon.

           Les hommes partis aux étables sont de retour, visiblement affamés et nous nous mettons à table ; soupe aux légumes, lard, fromage. Je n’ai guère faim, et comme d’habitude je m’endors devant mon assiette. Aussi, Cécile me conduit par un petit escalier en bois dans deux chambres situées sur la grande salle. La première avec un grand lit sera celle des jeunes mariés. Dans la seconde avec un grand lit haut et un petit dans un angle, la « Mère » me dit « Voilà ton lit ». Sans discours elle me souhaite bonne nuit, éteint et redescend.

           Je me trouve seul, mais j’entends en dessous les bruits des conversations que j’essaie de comprendre sans succès. Je pense à ma mère restée à Saint Rambert et qui m’a quitté à la porte du taxi les yeux embués de larmes. Pauvre maman nous n’avons pas été beaucoup ensemble pendant ces dix années. Je t’ai tellement posé de problèmes avec ma santé, mon manque d’appétit. Moi aussi j’ai fréquenté ces grandes maisons type « sana », qu’on appelait « préventoriums ». On a essayé la mer, la montagne, mais au grand dam des docteurs et en particulier du docteur Rigaud de st Rambert, je survivais c’est tout.

           Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Trop de choses se sont passées aujourd’hui. Cette attente en début d’après midi dans mon appartement du 3ème  àSt Rambert, ma petite valise prête et moi toujours derrière les vitres à regarder les gens de la noce crier, aller d’un bistrot « Gentil » à un autre « Chanut », boire, rire. Je remarque mon parrain Joseph Brun, bout en train et bon vivant, chanter un verre de vin rouge à la main.

           Je revois arriver cette voiture noire, se ranger le long du trottoir, mes adieux à Melle Bornarel amie de ma mère, la descente des escaliers en bois pour traverser la route, ma main accrochée à celle de ma mère. Je me revois être présenté au père Grobon, un peu étonné qu’on lui assure que ce gamin maigrelet va être son berger. Je revois les adieux de la famille Gudet à Fernande, toute belle dans son tailleur bleu et ma mère penchée vers la fenêtre au moment ou la voiture démarre. Et puis s’en est trop, je m’endors pour ma première nuit à La Palud.

Virginie, Cécile, Eugène et AndréGrobon  devant la ferme.

 

 

Je découvre le paysage :

P premier décor' pour le petit berger

 

           Le lendemain matin lorsque je me réveille, je ne vois personne dans les chambres. J’ai un peu honte je n’entends aucun bruit. Je descends et personne non plus dans la grande salle. Seule une odeur de café embaume la pièce.

           Je me hasarde dehors, mon premier bonjour vient de Tayaut, toujours à la recherche de caresses. Je m’avance sous l’auvent et devant un spectacle merveilleux je m’arrête ébloui. Devant la ferme la nature est d’une beauté saisissante. D’immenses prés à l’herbe rase et déjà verdissante s’étalent tout autour. Des haies encore dénudées bordent les prés. A perte de vue une forêt de sapins s’élève jusqu’au sommet de la montagne. Devant moi en léger contrebas une ferme blottie contre une haie de sapin se réveille. Une épaisse fumée qui s’échappe de la cheminée m’apprend que les habitants sont réveillés. Une autre bâtisse se trouve à deux ou trois cents mètres de moi, un peu au-dessus, elle a l’air inhabité.

           Par contre cette ferme inoccupée est pratiquement au ras de la forêt. Les prés qui nous séparent de cette ferme sont en légère déclivité, ensuite la forêt attenante est beaucoup plus en pente. Mes yeux suivent la crête dentelée et derrière le soleil se lève, réchauffant ce milieu de printemps. Je me suis donc orienté.

           Un « bonjour » me ramène à la réalité. C’est André qui sort d’une étable avec un grand seau de lait fumant à la main et je comprends qu’une journée à la ferme, fusse un dimanche commence de bonne heure le matin.

           Lorsque les bêtes sont soignées, c’est le terme employé, c'est-à-dire nettoyées, nourries et traites ; et bien c’est au tour des fermiers d’aller boire le café.

           Ce premier jour à La Palud passa très vite. Je n’eus que le temps de jeter un œil à l’entrée des étables, apercevoir les bêtes toutes bien alignées et tranquillement occupées à ruminer. Je fus impressionné par la grosseur des vaches et surtout des deux bœufs que je trouvais énormes.

l’objet au départ d’un nouvel ordonnancement autour de la grande table. Le Père garderait sa place en bout de table dos tourné à la cuisinière, à côté de lui Cécile sa femme et ensuite Fernande, en face au bout André et à ses côtés Aimé. Pendant les cinq ans que j’ai passé à La Palud, cet emplacement a été respecté quoiqu’il arrive même en l’absence de l’un de nous.

           Les jours qui suivirent mon arrivée à La Palud furent assez difficiles à vivre. Il me semblait que le contact ne passait pas bien entre nous. J’avais tout simplement du mal à m’habituer. Je ne me languissais pas, ma mère ne me manquait pas, mais je n’étais pas à mon aise. Seule Fernande semblait comprendre mon malaise car elle-même, et je le compris plus tard, souffrit de ce changement de vie. Quelle différence pour elle, qui avait été ouvrière d’usine, avec plein de jeunesse autour d’elle, de se retrouver dans une ferme isolée. Même si tous étaient gentils, il m’a été difficile au début de supporter la mentalité du Haut Bugey. Peu de paroles inutiles, simplement le nécessaire. Il a donc fallu s’adapter, s’habituer, se joindre au cercle. Fernande et moi, alliés par la force des choses, devions nous faire admettre dans l’habituel.

           Les premiers jours furent lancinants, d’autant que la météo n’était pas très souriante. Il se remit même à neiger, ce qui n’empêchait pas les fermiers de s’activer aux soins du bétail, du matin au soir. Du nettoyage des étables en passant par la traite des vaches, leur nourriture, emporter le lait à la fruitière au village, faire téter les veaux (il y en avait 4 ou 5), aller à l’eau. Car voilà bien le problème de La Palud, il n’y a pas d’eau dans les fermes. Il fallait aller la chercher au « bac », la fontaine qui déverse son précieux liquide dans deux bassins profonds d’un mètre environ ce qui permet aux troupeaux de venir s’abreuver tous ensembles.

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Ce bac était à 150 mètres des maisons. C’est par deux seaux à la fois que les habitants de la ferme transportaient l’eau hiver comme été. Les premiers temps j’étais exempté de cette corvée, mais le temps passant et d’abord par demi-seaux et ensuite seaux complets, c’était devenu ma corvée. Et bien heureux qu’une vache ne vêle pas, car si c’était le cas, ce sont de nombreux voyages qu’il fallait faire, pour remplir la chaudière en fonte et faire chauffer cette eau pour les soins de cette maman et de son petit.

Première responsabilité :

           Tout doucement je m’habituais à la ferme et le père Grobon m’avait donné ma première responsabilité : à l’heure de la traite, j’allais tenir la queue de la vache qu’il traisait. De temps en temps la bête manifestait son humeur par un mouvement brusque de la queue que je lâchai, et qui venait frapper la casquette du père Grobon, jusqu’à la faire tomber. Confus je rattrapais la maudite queue, mais j’avais droit à un regard noir du Patriarche. Pas un mot, mais que ce regard en disait !

P la Palud 12 fevrier 2017

           La ferme de La Palud aujourd'hui

Je commençais à me plaire au contact de ces animaux calmes qui me regardaient avec des gros yeux ronds. J’entrais maintenant dans les étables, enlevais les bouses qui risquaient de salir les bêtes, au passage je les caressais. Elles avaient des noms simples et charmants : Fleurine, Fleurinette, Ruban, Gentille ; mais toutes connaissaient leur nom et respectaient une certaine hiérarchie. La plus âgée et la chef était Ruban. D’ailleurs, elle avait la première place en entrant dans l’étable, ensuite les vaches étaient placées par ordre d’ancienneté et les jeunes génisses au fond de l’étable.

           L’étable des vaches était placée contre le mur Est de la ferme, tandis que l’étable des boeufs et des veaux était côté Ouest, contre le logement. Entre ces deux étables il y avait la grange et au-dessus des étables les greniers à foin. Lorsqu’on voulait donner du foin aux bêtes, on grimpait avec une échelle sur un grenier et on jetait le foin sur le sol de la grange, on ouvrait un genre de volet placé devant chaque bête et on plaçait la ration voulue dans la crèche. C’était aussi simple que ça. Je trouvais les greniers à foin immenses, en ce mois de mars ils commençaient à se vider, mais pensez à la quantité de foin qu’il fallait pour tenir un hiver à la montagne avec une vingtaine de bêtes. En fin de fenaison le tas montait jusqu’au toit, et ça fait haut ! Un coin de grenier était réservé à la paille pour la litière des bêtes.

          Les rigueurs de l’hiver :

P Champdor et Corcelles en hiver

 L’hiver, les bêtes descendaient deux fois par jour à l’abreuvoir que l’on va définitivement appeler « bac », comme tous les habitants de La Palud ; on allait au bac, voilà qui est dit ! Je disais donc que deux fois par jour les bêtes sortaient des étables l’hiver, pour aller boire, après qu’elles aient été soignées, le matin vers 9 heures et le soir vers 17 heures quasiment à la nuit tombante.

           Certains matins d’hiver, j’ai vu les bêtes descendre boire avec 40 cm de neige, elles nous faisaient la trace. Cette sortie à l’abreuvoir était tout un cérémonial, on détachait les vaches dans l’ordre qu’elles sont à l’étable suivies des bœufs, des génisses et des moutons. Tout ce petit monde descendait tranquillement boire et en profitait, quand il n’y avait pas de neige à traîner de ci de là en essayant de brouter. Au bac tout ce petit monde se rangeait côte à côte, et par large rasade étanchait sa soif, d’une eau très fraîche. Ensuite on remontait tranquillement et sans aucun incident les bêtes reprenaient leur place dans les étables. Bien sûr au début je ne faisais qu’accompagner le père Grobon ou André, mais très vite on allait me confier cette responsabilité de mener les bêtes au bac.

           En cette saison, l’hiver n’ayant pas tiré sa révérence, les troupeaux restaient aux étables. On attendait les beaux jours pour aller en pâture, en gros il fallait attendre Pâques. Là- haut dans ces montagnes pour les bestiaux l’hiver commençait à la Toussaint et finissait comme je vous l’ai dit à Pâques, même si certaines bonnes années il y avait un battement d’une quinzaine de jours.

           Il y avait maintenant quelques jours que j’étais à La Palud, et bientôt la ferme n’avait plus de secret pour moi. Les Grobon s’en aperçurent vite et comme je semblais n’avoir peur de rien, surtout pas de la solitude il fût décidé que j’aurais ma chambre. Je m’en réjouis, surtout de ne plus entendre le père ronfler durant la nuit.

Un début d’indépendance :

Un matin Cécile me demanda de l’accompagner. Avec des draps, des couvertures elle sortit de la maison, je la suivis un peu inquiet. Elle entra dans la grange, la traversa et emprunta un petit couloir noir, sans éclairage. Arrivée dans une petite pièce qui ressemblait à un atelier, nous nous sommes trouvés devant un escalier, plutôt une échelle avec des marches en bois (une échelle de meunier).

Au sommet de cet escalier, une petite pièce. Dans un coin un grand lit ancien, tout en hauteur, rien d’autre en mobilier. Mais sur tout un coté des genres de cages, trois au total contenant l’une du blé, l’autre de l’orge et la dernière de l’avoine. Une petite fenêtre pouvant juste laisser passer un enfant éclairait cette pièce. Mais quelle vue ! On couvrait d’un seul regard tout le plateau. Une ampoule pendait au plafond, mais il n’y avait pas d’interrupteur.

           Sans rien dire Cécile fît le lit, un matelas qui semblait douillet, les draps, une couverture en grosse laine et un édredon de couleur bordeaux assez épais.

« Gamineau » me dit-elle, voilà ta chambre, tu seras plus tranquille ici qu’avec nous. J ‘acquiesçais de la tête après avoir sauté sur le lit que j’avais trouvé bien doux. En regardant bien je trouvais quelques petites crottes noires sur le plancher. Je compris tout de suite que je n’étais pas le seul occupant de cette chambre. Mais je vous l’ai dit, je n’avais peur de rien et pas même des souris. Et puis on verrait bien ce soir.

Heureux d’avoir ma chambre, la journée se passa donc bien. Dès Cécile partie, j’en profitais pour explorer ce coin de ferme que je ne connaissais pas. Ma chambre, je pense vous avoir tout dit, mais au rez-de-chaussée la petite pièce était pleine d’objets de toutes sortes : outils, skis, râteaux, fourches. Il y avait un banc de menuisier, des planches et mille autres choses. En plus, ça sentait bon le bois, le grain et les pommes, car il y avait des étagères de belles pommes bien rangées. Vous me croiriez si je vous disais que j’en ai mangé deux ou trois ?

Le petit berger de La Palud.

  Je vous parle de « ma » ferme depuis un moment mais je ne l’ai pas encore située. La Palud est un lieu-dit de la petite commune de Champdor, canton de Brénod du département de l’Ain. La Palud est composée de trois fermes qui se partagent l’occupation et l’exploitation des prés, terres et forêts. Ce lieu-dit est situé à environ 900 mètres d’altitude. On y accède du village de Champdor en empruntant la route du col de Cuvillat reliant le plateau d’Hauteville au Valromey. Les fermes appartiennent à la famille Favre pour la plus près du village ensuite l’autre à la famille Grobon et la dernière, la plus haute à la famille Bobillon. Seule cette dernière est inoccupée.

           La ferme des Grobon est une solide bâtisse de forme carrée et je pense d’une superficie d’environ 1000 mètres carrés. Elle est bâtie sur un promontoire et domine le versant Est du plateau et bénéficie d’une vue imprenable sur une grande partie du plateau et notamment sur le village de Corcelles et tout le versant de l’adret du plateau (forêt d’Outriaz, col de Pisseloup entre autres)

 Les soirs sont merveilleux au moment où le soleil se couche derrière la forêt d’Outriaz. Toute la façade habitée de la ferme reçoit comme un hommage, le dernier clin d’œil de cet astre lui aussi sûrement amoureux de La Palud.

 

Mes premières semaines s’écoulent assez rapidement. Je ne languis pas, je me sens bien. Je participe aux petites corvées et comme je suis assez gringalet les Grobon ont la patience de me laisser me refaire une santé, sans me charger de gros travaux. Je n’allais pas au bac chercher l’eau et je ne poussais pas les brouettes de fumier. Par contre, je charriais le bois destiné à la cuisinière et je regardais toujours qu’il n’en manque point, c’était devenu un réflexe. Dans les étables et à l’aide d’une raclette, je retirais les bouses des vaches que j’entassais contre le mur et qu’André sortait avec une brouette. Bien sûr je tenais la queue des vaches au moment de la traite, je regardais, j’écoutais et bien sûr j’apprenais.

 J’apprenais à connaître les personnes, leur caractère, leurs manies, ce qu’ils aimaient ou n’aimaient pas. Le Père n’aimait pas répéter deux fois la même chose, il disait « ça ne sert à rien de dire deux fois la messe pour un sourd »

André répétait volontiers et expliquait même avec plaisir si on n’avait pas compris. D’ailleurs, la journée je suivais André dans le petit atelier qui se trouve sous ma chambre. Il y passait des heures à réparer les fourches, les râteaux ; ces outils qui allaient servir l’été pour les fenaisons. Tout se faisait en bois de noisetier ou de frêne bois souples et résistants. Je regardais avec intérêt la dextérité avec laquelle ce paysan, sans formation de menuisier confectionnait ou réparait les outils. Il était très gentil et répondait à toutes les questions les plus saugrenues que je pouvais lui poser. Je pense même, qu’il cherchait ma compagnie en m’appelant et m’invitant à le suivre. Je l’aimais bien André ! Avec lui je montais au fenil pour descendre le foin destiné aux bêtes, j’ouvrais les crèches au moment des repas, j’apprenais le nom des bêtes ; enfin je m’initiais à mon futur rôle de berger.

           On sentait venir le printemps et Pâques n’était pas loin. Le soleil faisait des apparitions plus longues de jour en jour. Les bourgeons apparaissaient au bout des branches. L’herbe verdissait et des fleurs s’épanouissaient aux endroits chauds. Les gelées matinales disparaissaient peu à peu et les troupeaux que l’on menait à l’abreuvoir ne voulaient plus rentrer à l’étable. Mais le père avait décidé qu’il fallait attendre encore quelques jours avant « d’abader », c’est à dire de lâcher le troupeau à la pâture. D’ailleurs, on avait qu’à jeter un coup d’œil sur le plateau étendu à nos pieds, on ne voyait aucun troupeau dans les pâturages.

Alors, hormis les travaux de la ferme et dès que le déjeuner avait été pris nous partions tous ensemble à la recherche des morilles. La morille est le premier champignon de l’année. Elle pousse le long des bois et des haies. Elle est de couleur grise ou blanche. La grise plus précoce est plus parfumée. Le problème c’est qu’il faut connaître les coins. Avec les gens de la ferme j’étais à bonne école ! Quand on est plusieurs à chercher ce champignon il faut marcher lentement sur une même ligne. J’avais toujours tendance à aller trop vite, mais j’étais vite rappelé à l’ordre.

La cueillette cette année fut bonne.

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           La morille se consomme dès la cueillette, soit en omelette, soit dans les plats de viande. Elles se conservent en les faisant sécher enfilées en chapelets.

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         Un beau matin de ce début du mois d’avril, André mis au cou de Ruban une cloche. Les bêtes comprirent que le grand jour était arrivé. Une à une les vaches furent détachées et d’un pas lent sortirent de l’étable. Accompagné de Cécile je les descendais au bac. Elles se désaltérèrent rapidement, puis doucement le troupeau passa devant la ferme mais n’y entra pas. Nous nous dirigeâmes vers la forêt entre deux haies qui semblaient nous faire une haie d’honneur.

 

 

 

Quelques minutes après nous étions dans le pré, juste à 200 ou 300 mètres de la maison. Inutile de vous dire la joie des animaux. Sans perdre une seconde, les naseaux dans l’herbe, les bestiaux se régalaient. Cécile me dit que les vaches ne devaient pas courir partout sur ce pré très grand. Nous devions leur donner un espace à manger et garder intact pour le lendemain d’autres espaces. Il y avait donc une ligne imaginaire à ne pas dépasser. C’est vrai que les vaches sont avides d’aller voir ailleurs si l’herbe est meilleure. Cécile et moi étions donc toujours en mouvement le long de cette ligne. Il fallait être attentif à tout, humeur des bêtes et surtout Pilon, jeune taureau très excité avec les génisses. Enfin tout se passa bien, le bâton de berger que je gardais fort serré ne me servit qu’à faire retourner les bêtes trop vagabondes.

 

           Rapidement le morceau de pré autorisé aux bêtes se trouva rapidement brouté, presque râpé. Aucune herbe ne dépassait du sol sauf des petits îlots marquant l’emplacement des bouses. Le pré était net comme une pelouse de football passée à la tondeuse. Une fois repues, les bestioles levaient le nez et humaient cet air si vivifiant des forêts. Bien heureux, je regardais ce beau troupeau dont j’allais être bientôt le berger. L’après midi fut super. Un bon soleil réchauffait la nature et je n’oublierais jamais cette première journée. Vers 5 heures du soir, Cécile donna l’ordre de rentrer. Les vaches le ventre bien rond ne firent aucune difficulté pour refaire le chemin inverse, c’est à dire le bac pour se désaltérer et la rentrée à l’étable. Tranquillement et comme téléguidées, elles reprirent leur place. Je passais alors de bête en bête pour les attacher. C’était simple, deux bouts de chaîne fixés à la crèche, dont l’un avait un axe mobile que l’on introduisait dans l’autre bout doté d’une boucle ronde. C’était rapide mais quelquefois un peu dangereux en raison de l’humeur des bestiaux qui n’aiment pas être attachés, les cornes passant alors très près de la personne qui effectuait ce travail. Pour moi, petit bonhomme, j’étais obligé de me pendre au cou des bêtes pour arriver à passer les chaînes. Je ne vous fais pas un dessin quand j’arrivais aux boeufs...

 

            Dès que les vaches étaient rentrées à l’étable, il fallait passer à la traite. Les deux hommes s’y mettaient et quelquefois Cécile. Fernande essayait bien de s’y mettre, ce n’est pas si facile de traire, mais avec de la pugnacité elle y arriva un jour. Elle fut très fière, elle était une paysanne maintenant !

P plaisir de printemps pour les vaches

 

           

 

 

 

            Une fois les vaches traites et le lait recueilli dans un brinde (récipient d’une contenance de 20 litres environ que l’on portait sur le dos) il fallait le descendre au village, à la fruitière. Cette brinde était lourde et en principe c’est André qui se chargeait de cette corvée. Mon tour viendra plus tard, vous verrez !

 

            Le rythme de ma vie devint plus régulier. Le matin en champ, ça veut dire garder les bêtes, retour pour le dîner et l’après midi en champ. Cà c’était les horaires de printemps, car l’été les horaires changeaient avec la chaleur. En principe c’était toujours Cécile qui m’accompagnait. Je dois dire qu’elle n’était pas avare de conseils et avec elle j’apprenais tous les pièges que l’on peut rencontrer. Elle m’apprenait également le nom des prés. Ceux qui étaient aux Grobon et ceux qui n’étaient pas à laisser manger, seulement réservés au foin.

 

            Je commençais à emmagasiner pas mal de connaissances et pour faire un bon berger, il faut observer le comportement des bêtes, le temps, l’environnement tout a une importance pour le troupeau, même l’humeur du berger.

 

 Un berger qui chante, qui siffle, rend son troupeau calme et heureux, c’est vrai ! Les bergers qui savent jouer d’un instrument rendent encore plus heureux leurs troupeaux.

Un nouveau compagnon :

On n’imagine pas un berger sans chien. Tayaut venait bien avec moi au pâturage, mais il était âgé et ne s’occupait pas trop des bestiaux. Il ne se fichait pas mal de mes ordres et rentrait seul à la ferme quand il en avait assez.

            André s’était aperçu de cela et un matin de mai, en revenant de la fruitière, il apporta une petite boule de poils, rousse aux yeux tellement expressifs que l’on fondait en le regardant. Il était bien jeune ce toutou que tout de suite j’appelais Loulou. Inutile de vous dire que ce chien allait devenir mon compagnon pendant tout mon séjour à La Palud.

            Nous étions devenus inséparables. Trop, car un bon chien de berger ne doit pas être caressé ni être un jouet pour son maître. Je l’ignorais et j’avais tellement besoin d’amour que je dressais mal Loulou. Oh, il obéissait à mes ordres, faisait bien son travail de chien de berger mais m’obligeait à crier beaucoup. Disons qu’il était teigneux et ne lâchait pas facilement la bête qu’il avait ordre de retourner. Indiscipliné mais tellement gentil ce Loulou. Toujours à mes côtés, qu’il pleuve, qu’il fasse chaud il ne me quittait pas. Je l’emmenais dans ma chambre le soir, laissant la garde de la maison à Tayaut.

            Vous savez ce printemps 1943 passa bien vite. Le troupeau s’amaigrît de 5 veaux qu’un maquignon était venu chercher un matin. J’étais très mécontent de cette vente, mais on m’expliqua que c’était le seul moyen de gagner de l’argent pour pouvoir vivre. Les ventes des veaux, du lait des vaches et des œufs étaient les seuls revenus de la ferme, ce qui permettait d’acheter les semences, le matériel et faire tourner la ferme.

            J’allais maintenant seul aux champs. On me disait simplement ou je devais emmener les bêtes. Lorsque je ne connaissais pas un pré nouveau Cécile m’accompagnait, restait un moment avec moi et rentrait à la ferme. Pour rentrer, à midi surtout, et comme je n’avais pas de montre je regardais les autres troupeaux du plateau et je savais qu’il était midi. Si j’étais près de la ferme, on m’appelait.

 

La saison des foins

 

P les foins autrefois

 

            L’été approchait, une certaine fébrilité gagnait la ferme. On avait sorti la faucheuse, préparé les fourches en bois et les râteaux. On avait équipé le char d’un plateau et de deux grandes cordes. Eugène « enchaplait » les « dailles ». Quel drôle de chose allez-vous me dire. Non c’est simple une « daille » en patois c’est une faux. Pour que cette faux coupe bien l’herbe il faut que la lame soit tranchante comme un rasoir. Alors en premier lieu on la bat. Pour se faire, on s’assoit par terre, on plante une petite enclume en acier, on pose le tranchant de la faux sur celle-ci et à l’aide d’un marteau plat on affine le tranchant de la faux. C’est une opération qui dure selon les cas une vingtaine de minutes et qui est indispensable pour affiner la lame. Il ne reste ensuite, à l’aide d’une meule à main et par larges mouvements le long de la lame à faire le rasoir du tranchant.

            La période des foins approchait. Selon les saisons on attaquait vers le 10 ou 15 juin. Couper et rentrer le foin n’est pas si simple que cela ne parait. Il faut que le foin soit « mûre » et pas plus. Normalement, à la fenaison il doit être en fleur, ensuite il faut faire vite. Il faut donc suivre la floraison du foin et commencer par le plus précoce.

            A ce moment là j’ai perdu dans mon troupeau les deux bœufs qui allaient être occupés matin et soir aux travaux.

Les Grobon avaient fait l’acquisition d’une faucheuse Mac Cor Mick tractée par les bœufs. Avec cet engin la largeur de la coupe se faisait sur un mètre et à chaque rotation la surface diminuait d’autant. Plus les bœufs marchaient vite plus les mouvements de la lame étaient saccadés et rapides.

            André qui était le responsable de l’attelage était assis sur un siège très large, près de la lame et surveillait la coupe. Attention aux pierres, rochers ou autres obstacles. Si les bœufs étaient bien dressés, c’était le cas des nôtre, ils suivaient d’instinct le bord de la parcelle à couper, sinon il fallait un guide devant les bœufs, ce qui faisait deux personnes au lieu d’une occupées à cette manœuvre.

            Donc les fenaisons commencèrent vers le 10 juin et pendant presque deux mois allaient accaparer le personnel de la ferme. Pré par pré, les hommes coupaient les foins dès le lever du jour. En principe le pré était rasé dans la matinée, on ne coupait pas l’après midi. On dînait tous ensembles vers13 heures, et l’après midi, munis de fourches et de râteaux on rassemblait le foin en « andins », sortes d’étalement d’une largeur de 8 à 10 mètres et d’une longueur variable de 15 à 20 mètres. Le foin séchait sur le sol, on l’aérait bien à la fourche.

            Le soir venu, avant le coucher du soleil, on mettait le foin en « cuchons » sortes de tas d’environ deux mètres, qui préservaient le foin de l’humidité de la nuit voir de la pluie. Le lendemain, après la rosée, on étendait le foin sur le sol, pour qu’il sèche bien. Vers midi, on le retournait et plusieurs fois s’il fallait, jusqu’à ce qu’il soit bien sec.

A suivre