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Le dernier moulin

Tout en regrettant que la vie et l’histoire de nos anciens paysans qui ont fait le pays soient peu connues et même occultées, je me crois obligé de vous conter l’histoire du dernier moulin du plateau. Certains se souvenant d’anciennes appellations, nous avons même retrouvé l’emplacement du dernier moulin à vent.

Situé au sommet d’une colline toute pelée, précédé d’une grande plaine appelée « Pré la bise », il n’avait sûrement rien d’une éolienne et ne devait fournir qu’une modeste énergie ne servant qu’à émonder l’orge ou l’épeautre pour en faire des grumeaux.

Mais la bise, on savait déjà qu’elle n’était active que quelques jours et le temps passant, il fallait penser à un autre moyen. On avait réussi à conditionner l’air, restait à domestiquer l’eau. Et l’eau, quand la bise s’arrête, il en dégringole de partout.

C’est ainsi que l’on commença à construire des barrages sur les ruisseaux et les biefs : en retrouvant aujourd’hui les nombreux vestiges, on devine le travail que cela a dû représenter comme courage et ingéniosité. A la capricieuse Albarine, on réservait les gros travaux de scierie, ce qui n’empêchait pas quelques moulins de s’implanter sur ses rives.

Il y avait aussi La Mélogne, impétueux torrent où le courant était très disputé. La Doye alimentait le moulin des Hotteaux, de la Visière, du Pré Frais, autant de petites entreprises très réputées qui ne demandaient qu’à moudre ou scier.

Il y a quelques années, il en restait un qui aurait encore pu redémarrer ; c’était le moulin Rivat ou Benot situé le long de la route de Champdor. Il était déjà là quand Lompnes et Hauteville n’étaient encore que deux villages agricoles. Il existait déjà quand Henriette d’Angeville escaladait le Mont Blanc et vu partir les premiers trains à vapeur qui passaient dans sa cour emportant les blocs de pierres d’Hauteville en partance pour les grandes capitales, le Japon et l’Amérique.

Si Alphonse Daudet avait été Bugiste, c’est sûrement là qu’il se serait installé pour écrire ses belles lettres, il nous aurait rappelé « la bonne odeur du froment écrasé qui réchauffe », « les meunières belles comme des reines, avec leurs fichus de dentelle ». Il nous aurait conté toute l’histoire de ce petit étang artificiel alimenté par les sources de Marchamp, sommeillant dans les roseaux avant d’alimenter la grande roue à aubes. Il nous aurait expliqué comment, avec des techniques démodées, nos ancêtres avaient œuvré pour leur survie et notre avenir.

Pour ma génération, il reste un endroit lieu-dit « Sous le moulin ! » bientôt totalement oublié et le petit étang qui dormait au milieu des roseaux en attendant l’ouverture de la vanne s’endormira pour l’éternité.

Mon histoire semble un conte, non! c'est ce que j'ai retenu pour vous de la tradition orale, transmise de génération en génération.

M.G.

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