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LE PAIN DE MENAGE..

 

C’est à la terre de la Combe que l’on avait confié tout notre espoir pour la future récolte. Après le ramassage des pommes de terre qui avait permis de débarrasser toutes les mauvaises herbes puisque l’on avait pioché, sarclé toute une saison, elle était aujourd’hui propre comme un jardinet.

Cela avait commencé par le labour, un attelage de quatre vaches tirant l’antique charrue à mancherons, puis la herse avait égalisé et préparé le lit des semences. Ces semences qu’il avait fallu passer au grand van pour éliminer toutes les mauvaises graines –ravenelle, chardon, coquelicot et autres-.

A défaut de désherbage chimique totalement inconnu, nous en étions toujours aux méthodes ancestrales. Le Grand van, c'est cette machine infernale actionnée à la main par le gamin de la maison faisant un bruit épouvantable et projetant dans l'atmosphère tous les indésirables et ne gardant que les seuls grains capables de germer et d’assurer le pain de ménage de la saison prochaine.

Pour éliminer les risques du charbon, une maladie cryptogamique disparue depuis, on traiterait ces semences au vitriol.

Puis le semeur, à pas lents, équipé de son grand tablier de toile blanche confierait à cette terre qui ressemblait plus à l’Arcadie qu’à la Beauce, tout l’espoir de la future récolte. Petites ambitions, petit rendement si le terme peut encore s’appliquer, nous l’avions bien gagné notre pain.

Oublions les incertitudes qui précédaient la moisson, rappelons-nous la joyeuse journée de battage sous le hangar communal et le repas qui suivait.

La récolte bien modeste d’orge ou d’avoine restait à la grange mais le blé, noblesse oblige, était logé dans de longs sacs blancs et avait droit à une place de choix au premier étage. Ce blé serait ensuite porté au moulin pour la transformation en farine.

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L'antique four de Lomnes dans les années 1950

 La première étape s’achevait, il nous restait à faire le pain, ce qui s’appelait « faire au four ». Et « faire au four » n’était pas un jour comme les autres. Sur le panneau de bois, nous avions pris date, nous cuirions en deuxième position, c’est tellement plus facile à chauffer et cela permet d’économiser un fagot.

Des fagots, il en fallait bien quatre que l’on descendrait du dreffia. Alors qu’à la maison, le cérémonial commençait.

Il fallait s’enquérir du levain ; chaque maison avait le sien soigneusement prélevé sur la pâte de la fournée précédente et logé à la cave dans un pot en terre pour les besoins des voisins. La veille de la cuisson du pain, on « mettait le levain » dans un coin du pétrin de la table de cuisine. Pétri avec amour, il n’avait plus qu’à tenir son rôle.

Mais pour cuire, même en deuxième position, il fallait être matinal et c’est aux femmes qu’incombait cette noble tâche.

Pendant une bonne heure, la pâte humectée et salée était malaxée avec vigueur, soulevée puis relâchée vivement, créant d’énormes ballons d’air que gamins nous nous amusions à percer avant qu’ils ne s’aplatissent tristement.

Les « benons » enfarinés étaient prêts, posés à même le sol attendant la répartition de la pâte avant leur transfert au « poêle ». Et puis là, le « poêle » devenait sanctuaire, à l’abri des courants d’air, à une température de 25 degrés, la pâte dans chaque « benon » levait lentement jusqu’à déborder.

Deux heures, c’est le temps qu’il fallait pour chauffer le four banal, retirer les braises et voir la voûte blanchir. Le test de chaleur était de jeter à l’intérieur du four une poignée de « recoupe » qui se devait de laisser la bonne odeur de pain grillé et non de roussi.

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Et puis, c’était la procession, un « benon » sous chaque bras ou dix « benons » sur le « beyard »* pour ceux qui habitaient loin. Pas question de traînasser, il fallait arriver au moment où le maître de maison finissait de balayer avec sa serpillière humide les derniers charbons.

Ensuite, moment solennel, on enfournait après avoir eu soin de jeter une poignée de fleurage sur le pain retourné, de tracer une croix sur la pâte, et d’un geste étudié, les pains étaient glissés dans le four chaud à point, bien séparés les uns des autres. Dans cinq minutes, par la porte entr’ouverte, on jetterait un rapide coup d’œil, puis on retirerait « l’épogne ou le raclon ».  Le « raclon », ce petit pain fabriqué avec les derniers lambeaux de pâte accrochés au pétrin. Une petite raclette métallique servait à ce nettoyage et le « raclon » bien doré ferait à quatre heures le goûter des gosses de la maison.

Le pain de ménage était fait pour 15 jours, brioche au début, il devenait à la fin de la quinzaine assez coriace, mais par nécessité on ne pouvait faire au four toutes les semaines.

De semailles en fournées, le temps a passé…Tant pis s’il faut aujourd’hui le prix de 8 kilos de blé pour s’offrir une flûte, on ne mange plus le pain de ménage.

Le blé, aliment sacré, est devenu encombrant. Son partage, symbole de vie commune, n’existe plus. Tant pis pour la tradition, et tant mieux si une bonne partie du monde peut avoir sa part de pain blanc.

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                                                                                 Marius GUY

 

 

*beyard : brancard servant à transporter le pain.