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C’ETAIT LA MOISSON……

 

C’est à partir de la mi-juillet que notre plateau se paraît de belles couleurs dorées.

De petits rectangles jaunes incrustés dans la prairie transformaient celle-ci en une agréable mosaïque. C’était avant la venue des « rabistoqueurs » du patrimoine, avant le remembrement très positif bien sûr, mais laissant malgré tout planer certains regrets : Plus moyen de s’interpeller d’une parcelle à l’autre en piochant les pommes de terre, plus moyen de casser la croûte ensemble faucheurs ou sarcleurs sous les buissons qui limitaient nos propriétés. De petits ruisseaux canalisés nous permettaient de mettre la bouteille au frais.

 

Au ras du sainfoin ou des betteraves, la vie paysanne y était plus sociable, plus reposante.

Sur ce vêtement d’Arlequin que formaient nos terres, la mosaïque était parfaite, les petites bandes jaunes, c’était les champs d’orge ou de froment, le vert foncé, les carrés de choux. De temps à autre une végétation spontanée de coquelicots écarlates ou de ravenelles dorées ignorant le désherbage chimique, ravissait les citadins.

 

Comme elle était belle notre moisson ! Sans complexe, nous en étions aussi fiers que les céréaliers de la plaine. Elle était forcément belle puisque à l’époque, il fallait simplement gagner son pain et qu’elle serait suffisante pour assurer ce pain à toute la maisonnée.

Le jour de la moisson, nous laissions « tomber » la rosée et écrasions un épi dans le creux de la main pour en apprécier la maturité.

Avec d’aussi petites parcelles, nous n’avions encore rien trouvé de mieux que la coupe à la faux ; des faux bien « enchaplées », bien aiguisées, et le faucheur, « kovie » à la ceinture avançait lentement. On ne fauchait pas les blés comme l’herbe, chaque coup de faux s’accompagnait d’un tout petit pas et d’un petit coup de poignet pour relever les épis qui s’appuyaient sur les précédents et s’alignaient comme rangés à la main.

 

A l’arrière, la fille ou la femme de la maison équipée d’un râteau neuf pour la circonstance, d’un geste très étudié où l’on a besoin de s’aider du pied, fabriquait de belles javelles qui séchaient quelques heures avant la construction des gerbes…

Les liens de bois en viorne (les meilleurs), en noisetier ou en sorbier étaient étalés un à un sur le chaume. Il appartenait aux gosses de « mettre sur les liens » travail sérieux s’il en est, consistant à empiler quatre javelles prises à la brassée que le lieur tasserait avec son genou après avoir tiré une poignée d’épis de la gerbe précédente pour « empailler ».

 

Tout cela s’appelle folklore aujourd’hui, je suis le dernier à vous en parler, tout à une fin en ce monde et ce laborieux passé a tout de même servi à nos ancêtres pour survivre et  maintenir un environnement pas si déplaisant.

 

En voyant manœuvrer aujourd’hui des mastodontes, plus larges que nos anciennes parcelles, et qui ne laissent rien aux glaneuses ni aux petits oiseaux, vous jugerez et sourirez peut être…

C’est pourtant comme cela que l’on faisait la moisson  et gagnait son pain il y a cinquante ans au pays des sapins.

 

                                                                                              MARIUS GUY

 

« kovie » nom patois du cuvier ou coffin où l’on loge la meule

« enchaplées » la lame de la faux était recouverte d’un étui de cuir ou de toile