UN ETE ROUGE-SANG

SAINTE BLAIZINE – JUIN-JUILLET 1944

 

Ce 15 Juin 1944, paisible matinée de labeur pour Francisque Harnal et ses fils Henri, 18 ans, Robert, 16 ans et Louis, 14 ans sur une parcelle de pommes de terre à l’ouest du Col de la Lèbe.

Depuis le 6 Juin, jour du débarquement allié en Normandie, la tension est montée d’un cran dans tout le Bugey, sanctuaire de la résistance de l’Ain. Brutalement, le vacarme d’armes automatiques éclate de l’autre côté du Col et semble remonter depuis le Valromey. Leur inquiétude grandit lorsqu’ils voient des panaches de fumée obscurcir le ciel immensément bleu. C’est Saint Maurice qui brûle. Les coups de feu se rapprochant dangereusement, ils décident de rentrer à Sainte Blaizine. Louis arrive en courant pour prévenir Maria, sa maman et s’enfuit terrorisé en direction des Catagnolles. Juliette, 12 ans, qui gardait les vaches, rentre précipitamment. Henri, Robert et leur père arrivent peu après, devançant de grands bruits de mitraillage. Dans l’après-midi, l’unité allemande qui vient d’incendier Saint Maurice et l’Hôtel de la Lèbe en assassinant M. Dugonne, propriétaire et son fils de 14 ans, force le barrage de résistance du Col et entre dans Sainte Blaizine par la petite « rue de la gare ». Des fusées d’attaque préviennent de l’arrivée du danger depuis la Lèchère.

Maisons à Sainte Blaizine

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Les maquisards ont échappé provisoirement à l’ennemi en se repliant par la forêt de Gervais en direction de Ponthieu. Octave Miguet, 66 ans, en uniforme de facteur, est fauché par une rafale alors qu’il travaille à l’abeiller qui jouxte sa maison. Les allemands débouchent au cœur du hameau, au carrefour du lavoir et investissent le village. Ils s’engouffrent dans la cour de la ferme Harnal-Miguet et donnent l’impression d’être particulièrement avinés et fous-furieux. Ils pénètrent dans la partie centrale d’habitation qu’ils fouillent méthodiquement. Cherchent-ils un cheminot de Virieu le Grand réfractaire au S.T.O., Henri Buatois qui se cachait dans la partie ouest de la maison ? Heureusement pour tous, il est parti pour la journée. Ils alignent contre le mur de la maison Michallet, en face de la cour, Francisque, Robert et Henri, Juliette, Raymond Cyvoct, 15 ans et M. Kimel, un garde-forestier alsacien, locataire de la maison Ancian. Ils contrôlent les livrets de famille et les pièces d’identité. Après 3 heures de difficile tension et d’échanges en français et en allemand avec Francisque, vétéran de la grande guerre et Robert, lycéen à Belley, ils libèrent le groupe. Par chance, la cave de l’aile ouest, refuge d’Henri Buatois en cas de danger et qui sert d’abattoir clandestin n’a pas attiré l’attention. Céline Miguet, couverte du sang de son mari, vient en courant chercher de l’aide ; le malheureux est mort et la peur engendrée dans le village est telle, qu’il restera une semaine sans sépulture. Camille Cyvoct, menuisier-charpentier, fabrique le cercueil et avec quelques voisins, transporte rapidement  sur une charrette le défunt au cimetière de Thézillieu pour l’enterrer. Mathilde Roux, 21 ans, jeune fille de cœur ira, jusqu’à son mariage en Juin 1946 avec Jules Billon du Genevray, coucher chez Céline Miguet, particulièrement traumatisée.

 L’occupant s’est justement installé chez les Roux, Henri, le cordonnier et Marguerite qui habitent la ferme en haut du carrefour. Une petite troupe soigne ses blessés et veille les morts transportés sur une voiture tirée par deux chevaux noirs.  A la veillée, on entend des chants et des prières en allemand. Les officiers ont réquisitionné la grande demeure Barrucand, la plus ancienne maison de la commune, première des granges de l’abbaye de Saint-Sulpice. Le 16 Juin dans la matinée, l’occupant lève le camp et les villageois apprennent les évènements dramatiques du Valromey et de Ponthieu où 5 jeunes ont été fusillés et où les allemands resteront plusieurs jours à consommer le bétail abattu des habitants chassés à Virieu-le-Grand. La peur qui régnait sur toute le Plateau fut amplifiée par une nouvelle incursion de l’armée allemande, cherchant à trouver les sources d’approvisionnement des maquisards.

 Le 22Juin, aux Catagnolles et au Gros-Jean, ils prennent des otages pour obtenir des renseignements. Finalement, sur l’intervention de Marius Cyvoct, maire de Thézillieu, et de son secrétaire de mairie Louis Borron, instituteur, ils sont relâchés. Berthe Tardy, actuelle doyenne de la commune, est le dernier otage-témoin de cette rafle. Au nord de Sainte Blaizine, 3 jeunes bressans des forces unies de la jeunesse, les frères André et Raymond Herbepin et Hubert Convert, sont capturés et obligés de creuser à mains nues leur propre tombe avant d’être fusillés et sommairement enterrés. Georges Billon, 22 ans,  ira à la nuit tombée, reprendre les corps pour les ramener à la fruitière du village, où leurs familles viendront les chercher. Une stèle nous rappelle ce massacre. Marguerite Roux découvrira le lendemain dans un bosquet de la Moratière, au-dessus de l’embranchement des Catagnolles, le corps d’Henri Porte, des maquis de l’Ain, achevé en lisière de forêt ou, blessé, il s’était réfugié. Il sera inhumé au cimetière de Thézillieu où il restera jusqu’à son transfert à la nécropole du Val d’enfer où il repose dans la tombe n°70.

Nouveau réveil de terreur le 4 juillet à l’aube ; les allemands sortent à coups de crosses René et Juliette, l’aîné et la cadette qui dormaient dans la maison de la tante Savarin, le logis Harnal étant devenu exigu pour 7 personnes. Ils sont maintenus en joue sur le monticule entre les deux maisons qui sont de nouveau fouillées. René, 19 ans, fromager à Longecombe, doit justifier de son identité et de son activité. Juliette, 12 ans, écolière en vacances, qui garde les vaches chaque jour, est terrorisée. Cette nouvelle frayeur se termine avec le départ de l’occupant avant midi.

 La dernière journée de peur commence le 11 juillet au matin. Une compagnie de francs-tireurs partisans  d’Oyonnax a établi son PC à l’Hôtel des Cols et les allemands, bien renseignés, l’attaque. Trois des résistants avaient installé un poste d’observation au sommet du Mollard d’Ecole, point culminant entre Sainte Blaizine et Thézillieu pour surveiller l’accès sud. L’orage menaçant, ils déposent sacs à dos et armes chez Harnal. Maria, la maman, occupée à traire et craignant la probable arrivée des allemands ordonne à Robert et Henri de rendre immédiatement armes et sacs aux maquisards. L’encerclement ayant commencé, André Ballet, César Murchia, et Jean Pochonot sont abattus en essayant de décrocher sur le Genevray ; les deux frères  Harnal parviennent indemnes à rejoindre les Catagnolles. La Lèbe et la forêt de Gervais sont le théâtre de violents affrontements. Le soir, l’Hôtel des Cols est en cendres et 16 jeunes hommes de France, ont perdu la vie. Deux stèles nous rappellent ces journées de sang ; celle du clos de l’Epine (Hôtel des Cols) et celle de la Barbarie (Fruitière des Granges). Le 19 juillet André Billon, blessé et capturé à l’Hôpital de Nantua, est fusillé à Montréal.

Récit des souvenirs précis de Juliette Gros née Harnal.

 

Essayons de nous souvenir et d’enseigner que la terreur, la force et la violence n’engendrent que la mort et qu’elles finissent toujours par être balayées, car l’homme, finalement, n’aspire qu’à la paix. Face à toutes les idéologies de mort, violentes ou à la sauce démocratique, choisissons la vie.