Louis Aragon au château d’Angeville.

 

C’est certainement Louis ARAGON qui a consacré le plus de pages littéraires à Hauteville, Joseph KESSEL s’est inspiré dans « LES CAPTIFS » de certaine manière de vivre en sana, et n’a décrit qu’un lieu que l’on peut facilement reconnaître (la boutique d’Angèle CORBET).. Les autres grands auteurs : CLAUDEL, Gérard de NERVAL, LAMARTINE, Roger VAILLANT, Gabriel VICAIRE, Françoise CHANDERNAGOR se sont contentés de tutoyer le plateau mais de si près qu’il conviendrait aussi de les annexer comme écrivains ayant célébré notre petite région.

 

A tout seigneur, tout honneur, commençons donc par ARAGON ! Aragon avait trois sœurs Madeleine, Marie et Marguerite. C’est sa « sœur très aimée » Marguerite qui lui apprendra dans l’été tragique de 1917, au moment de son départ pour le front la nouvelle qui ouvrira une « inguérissable déchirure dans son cœur ». Elle lui dévoile qu’il est un enfant naturel, qu’elle n’est pas sa sœur mais sa mère et que lui, Louis, qu’elle a mis au monde voici 20 ans le 3 octobre 1897, n’aurait jamais dû exister. Le géniteur est Louis Andrieux, un avocat de 57 ans père de 3 enfants, il fut procureur de la République à Lyon en 1870, député en 1877, préfet de police en 1879, ambassadeur de France à Madrid en 1882, député des Basses Alpes en 1903 puis sénateur en 1910. Il inventa donc l’état civil de l’enfant à qui il donna le nom d’Aragon en souvenir dit-on d’une maîtresse espagnole.

 En effet, un mystère entoure sa naissance. Le tribunal civil de la Seine le déclarera le 20/3/1914 « fils de père et de mère non dénommés ». Il sera présenté comme fils adoptif de Claire TOUCAS MASSILLON. La fille de Claire, Marguerite, lui servira de mère et devra subvenir à l’entretien de tout son monde c’est ainsi qu’elle vendra en 1904 la pension de famille qu’elle tenait au 20 avenue Carnot à Paris pour s’installer à Neuilly. Louis Aragon rencontrera Henry de Montherlant au collège saint Pierre ainsi que les frères Prévert. Très précoce, enfant il se lance dans l’écriture, le premier texte écrit de sa main date de 1903…C’est à l’école saint Pierre qu’il dévorera les grands de la Littérature, « si je n’avais pas lu je n’aurai pas tant écrit ! »

                                                                                     Comment se fait-il qu’ARAGON ait vécu deux étés durant, en 1905 et 1906 au château d’Angeville ? On l’ignore.

Selon ses écrits dans le prologue des Voyageurs à l’Impériale, il s’agissait d’une simple location de vacances au propriétaire des lieux qui ne leur était nullement apparenté (sic). On le retrouve encore en période estivale dans les années suivantes à CHALLES LES EAUX. Sa santé était-elle déficiente? Rien ne le laisse supposer.

                                                                                        Louis Aragon traîna donc ses souliers dans le village de LOMPNES. Il avait à ce moment-là une douzaine d’années. Ce n’est que 30 ans plus tard qu’il écrivit « Les Voyageurs de l’Impériale ». Cette œuvre fut tout d’abord édité à  NEW-YORK en 1941, puis en FRANCE  par GALLIMARD en 1942. La critique de la presse collaborationniste de l’époque massacra l’ouvrage notamment en le traitant de « judéo-stalinien », ARAGON était engagé dans le Parti Communiste depuis le 6/1/1927. Ceci explique-t-il cela. Cet ouvrage fut réédité plusieurs fois, la dernière réédition dans la collection Folio en 1996.

 

Deux cents pages des « Voyageurs de l’impériale » sont consacrées au pays bugiste. Il brossa quelques intéressants portraits de certaines personnalités hautevilloises.

Ce qui est passionnant  pour nous aujourd’hui, c’est de repérer dans l’œuvre, la perception des paysages que nous connaissons tous et décrypter les personnages décrits par un écrivain-poète comme Louis Aragon. Il faut croire qu’ARAGON garda de notre pays un souvenir vivace puisqu’il lui consacra quelques chapitres.

 

imagesLe château de Sainteville(Angeville)

En 1938, il se souvenait encore de SAINTEVILLE (ANGEVILLE). Sainteville dresse ses tours et ses toits d’ardoise au-dessus d’une terrasse qui fait jardin à l’anglaise, bien qu’un peu négligée, au-delà d’une cour où l’on s’étonne que n’abordent plus les équipages. La terrasse qui n’avait que trois côtés, parce que le château qui en fait le fond, tombe à pic sur des rochers avec un mur de vingt mètres où la mousse cache mal les anciennes meurtrières… Il y a des chemins entre les pelouses et brusquement, sur la droite, la terrasse s’étend jusqu’à un garde-fou en pierres d’où l’on s’accoude pour regarder le découvert de toute la vallée, et les montagnes au-dessous du plateau, comme si on se tenait sur le toit du monde, de petites montagnes vertes, bleues et mauves et des villages lointains accrochés à des collines, un paysage infini, calme avec des ruisseaux, des vaches, des forêts, de belles prairies qui dévalent, et un ciel énorme, un ciel où les nuages font de grands gestes comme des charretiers qui se croisent hors de portée de la voix.

Il n’a pas oublié « le parc qui descend de la terrasse avec sa route en spirale et plusieurs hectares bois, de prés, de vallons humides. Il n’y a point de murs pour le séparer des champs qui vont au village de BULOZ (LOMPNES) où vit un peuple paysan dans des maisons adossées à la colline »

« SAINTEVILLE (ANGEVILLE) était comme une colline poussée à contre-pente. On passait au bas, le long du potager, du parc, par le chemin des étangs, le grand et le petit, où il n’y avait plus guère de carpes »

 

Il est encore pétri de sensations « les morilles mauves au pied blanc qui sortent tout droit de la terre !

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  L’herbe verte presque toute l’année, l’odeur des champignons, les limaces orangées et les escargots de toutes les tailles avec leur trace d’argent, les framboises auxquelles on ne peut résister, les pierres bizarres qu’on ne pouvait pas ne pas mettre dans ses poches. Par le chemin creux, les ronces toutes chargées de mûres noires et rouges, …douces mûres sucrées, fondantes, où brusquement un grain d’aigreur surprend »…  « les groseilles à maquereau à la peau épaisse, avec les graines qu’on recrache et qui ressemblent à de petits ballons rayés »

Il se souvient encore des petits camarades qu’il appelle Michel, Maurice, Gustave, joseph ou Paulot. Ces gosses du village « tous bruns et petits, trapus, étaient les fruits des croisements de Buloz, où l’on se mariait entre cousins, sans que ça posât de questions. »

DSC07588LLes garçons de l'école de Buloz(Lompnes)

 

 Le décor du plateau ne le laisse pas insensible : « cet immense van » avec sa montagne, « vers le bonnet de sapins où se cache le pèlerinage de Notre Dame de Mazière »

 

 

Le site de MAZIERES l’inspirera plusieurs fois :

« Sur le bord de la route, les promeneurs dépassèrent le chantier où des Piémontais travaillaient aux fondements d’une grande maison : le sanatorium de docteur Moreau…Au retour de la promenade, ils rencontreront le docteur venu surveiller le travail « Nous aurons soixante chambres particulières…Une situation unique pour les poumons » leur dira-t-il. « La route enfin tournait, et elle prenait alors l’ombre de la montagne. Cela formait comme une gorge (Trou de la marmite)où l’on s’enfonçait vers la forêt….un petit ruisseau passa sous la route, si clair, si tordu sur lui-même, qu’il avait l’air de ces filets blancs qui spiralent dans les berlingots »

 

« On arrivait à la forêt et tout de suite cela formait une sorte de place, où devaient avoir piétiné des chevaux et stationné des voitures, le sol pelé et tassé, à travers quoi passait la route. Sur la droite derrière deux grands chênes, une petite chapelle avec sa cloche apparente, grise et pauvre, surgissait entre les branches, avec une fontaine sur un grand bassin moussu comme un lavoir. Et un peu en arrière une grange abandonnée à la porte barricadée, avec le toit à jour où manquait le chaume, montrant son squelette de lattes usées.

C’était la chapelle miraculeuse (*) Il y dormait une vierge qu’on visitait le 15 août et le 8 septembre, et du jour de l’Assomption demeuraient ici des débris divers, des papiers,  les traces ménagères d’une piété qui avait porté ici l’autre semaine des estropiés, des aveugles, des phtisiques, des amoureux déçus, des mères inquiètes, des vieilles demoiselles épuisées par la route et l’attente d’une vie qui ne viendrait jamais.

Il garde dans sa mémoire certainement merveilleuse les noms de Ruffieu, Artemare, Champagne, Seyssel, le grand Colombier, Culoz, le col de Valorse, le Valromey  « dont le nom est plein de parfums et d’arômes ! »

 « Il y a des lieux dont les noms sont purement chanteurs : le col de la Pierre Taillée, la forêt de Cormaranche… »

 

 La description du village peut encore nous remémorer des souvenirs anciens.

 

« Les maisons aux toits débordants, blanches dans le soleil, s’appuyaient les unes aux autres, toutes de traviole, comme si elles eussent voulu mettre en commun leur fraîcheur.

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Un village de quatre cents âmes, bâti comme tous les villages de par-là, avec sur le côté l’escalier de bois extérieur qui grimpe sous le toit, incliné pour faire tomber la neige. Sous le toit, en haut de l’escalier se forme une sorte de terrasse où pend le linge à sécher, les champignons sur une ficelle. Des balcons parfois prolongent la terrasse sur la façade. En bas devant la porte, le tas de fumier. 

 

Quelle mémoire ! On sait cependant que Louis ARAGON prenait déjà des notes malgré son jeune âge.

Quant aux enfants du village, ils étaient « des garnements qui ne respectaient rien et qui grandissaient sans religion malgré le prêtre et leurs mères, et n’avaient de crainte que des marécages où se réfugiaient toutes les puissances du mystère. Ils s’injuriaient de loin et se criaient « coïon ! ». Aragon brosse quelques portraits de personnages beaucoup plus respectables, notamment le Docteur MOREAU (Frédéric DUMAREST) qui soignait à l’œil le châtelain peu fortuné et qui faisait construire par des Piémontais sur la route de Mazières un sanatorium.

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Madame RUFFIN,(probablement Rolland)propriétaire de l’Hôtel des Alpes situé dans la grande rue près de l’église ( l’hôtel CHARVET actuel), recevait des malades qui venaient consulter le docteur. « Aussi dans les pièces sombres et bien cirées, se trouvaient des crachoirs de cuivre et des écriteaux « Ne crachez pas par terre »

img132L'hôtel de Madame Ruffin(Roland)

C’était le début de la station. 

 

Il décrit aussi la voiture de l’hôtel avec son toit de toile grise qui servait à véhiculer les clients de TENAY à HAUTEVILLE.

   Il y avait aussi les demoiselles « de CHAMPDARGENT » il s’agissait probablement des propriétaires du château de Champdor.(de MONTILLET).

DSC06345Le château de Champdor

Justement la vie au château de Champdor est décrite en quelques lignes « Des fêtes. Des beaux messieurs, des dames élégantes qui venaient de partout en voiture. Des enfants qui jouaient sur la terrasse du château Louis XIV, si bien habillés, si propres ! Des petits comtes, des fils de généraux…Un monde enfantin qui ressemblait aux histoires de Mme de SEGUR »

 

Il me reste dans ces morceaux choisis une ligne qui interpelle « A mi-côte, vers CHAMPDARGENT  (champdor), il y a des vignes. Ici le soleil chauffe un vin pâle ». Cette réflexion est faite au milieu d’une partie de chasse qui se déroule de Lompnes à Champdor…S’agirait-il de la colline de DARBEN ?

 

  

Le jour de sa mort le 24/12/1982, Aragon se souvenait-il encore de son expédition dans les marais de la Praille longuement décrits pour atteindre le point culminant de la montagne qui lui permettrait de découvrir le colombier, la dent du chat et plus près de nous le VALROMEY dont un autre grand de la littérature découvrit les charmes, Paul CLAUDEL, se souvenait-il du pique-nique d’été en forêt près de vagues ruines d’abbaye » (Meyriat). J’en doute.

 

Ce que nous pouvons regretter, c’est que personne à Hauteville  n’a eu l’idée alors qu’il était encore de ce monde de contacter ARAGON pour lui demander quel souvenir il gardait encore du pays à la fin de sa vie. L’auteur de l’ouvrage « LES YEUX ET LA MEMOIRE » aurait pu certainement répondre. Trop tard !

img099La terrasse du château d'Angeville vers 1905

 

                                                                                                   

*Aragon avait peut-être lu l’opuscule de Mazières  du

curé PINARD en 1894 traitant d’une fontaine bénite, il a pu

faire une confusion. La chapelle n’a jamais été miraculeuse