La part des Aigles

 

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Ce document original est l’œuvre de Henri Barthoux, ces recherches ont été faites alors qu’il était en résidence hospitalière à Hauteville. Jean-Marie Letondeur m’avait demandé de dactylographier ce document. Je me permets de le transmettre en hommage à nos deux disparus.

Certains Hautevillois résident à présent en une terre qui, aux premiers siècles, fut totalement étrangère, car quoique bugiste, elle appartenait à Rome. Et cet aspect méconnu de notre histoire ne leur fait aujourd’hui ni chaud, ni froid.

La part du sol prélevée sur les vaincus par César après Alésia parait l’avoir été de façon systématique, n’épargnant ni les grands domaines ni le prolétariat.

Nous allons tenter de la retrouver et d’en préciser les limites en prenant pour base Lompnes ex villa Lumnia, du nom d’homme Lomnius, d’une famille gallo-romaine représentée également à Lompnas et à Lompnieu  dans la région.

A ce sujet les graphies actuelles qui apparaisse au XIV et XVème siècle témoignent d’un évident maniérisme ; du reste les intéressés continuent à prononcer Lonne comme autrefois.

La dite part ne pouvait raisonnablement se situer qu’à l’Est et à l’Ouest de Lompnes, non dans les complications du bout du plateau. Du côté oriental, une répétition du Nord et du sud de formes diminutives : Bergerot, Combette, Violette, Vorgette et même Orcet atteste là l’éternelle rivalité, l’opposition entre grands et petits propriétaires, entre Villa Lumnia et le prolétariat, source non moins éternelle de contestation. La Combette du petit opposée à la Combe aristocratique. Un prolétariat ici actif qui sera par la suite à l’origine d’Alta Villa, la Hauteville d’  « En haut de la cascade »

Au Sud, le ruisseau de Mélogne concrétisant une frontière sans problème, les formes diminutives font défaut devant le domaine voisin. La part de Rome est donc à retrouver à l’Occident avec de fortes chances au départ d’avoir eu pour limite le cours de l’Albarine, frontière naturelle déjà offerte.

Sur la rive gauche de celle-ci se note le lieudit « Les queues » d’un genre de terme qui en Dombes se rapporte et dans ces conditions sagement précisé aux étangs, par exemple La queue de Chrirolan y désigne un prolongement de l’Etang Chirolan. Ailleurs, il doit s’agir d’un lapsus et il semble prudent de remonter à la forme ancienne du terme, c'est-à-dire à Coë.

Je propose un diminutif populaire et familier du latin columna –colonne- en faces des puissantes piles d’Izernore et de Vieu, pour de modestes colomettes, Cola pouvant aisément évoluer aussi bien que cauda ou Coë.

L’existence d’un chemin antique est très probable entre Izenave, nom tiré du gaulois s’il en est, par le col de la Lèbe seul point dans le versant où des chariots lourdement lesté depuis le Valromey pouvaient accéder au Plateau. Au long de ce trajet, je note la présence de plusieurs exemples de queues dès lors justifiés. Et cette voix du passé se confond à Hauteville ave c l’ancien chemin de Corlier. La cola (colonnette) y avait marqué le passage de l’Albarine  à gué assimilable en cela et en quelque sorte à un chemin de garde.

Ce qui me permet d’être aussi tellement affirmatif est l’existence à l’Ouest, à l’opposé, d’un lieu dit Puiset, un petit puits hautement improbable en une campagne déserte et que l’on peu restituer, simplement Puïet, de puïe, pile, colonne, appui etc. La coë est bien au rendez-vous, une colonnette de pierre qui se dressait à chaque entrée. La position de la part de Rome est désormais assurée en cette fraction occidentale de l’actuelle Hauteville du Plateau.

En remontant au Nord le cours de l’Albarine, nous remarquions certain lieudit riverai droit : le Turon, bien distingué d’un tour ou d’une tour, prononciation locale de Toron permettant de le classer dans une assez abondante liste de dérivés du latin torus, terme conservé dans l’architecture avec tore pour un saillant arrondi. Et cette liste va de Tour au cas masculin à tour au cas féminin jusqu’en des sites ou l’existence d’un édifice en dur devient invraisemblable, jusqu’à Taureau, jadis Tor, où la mention de l’éventuel contenu est passé au contenant, bel exemple de parfaite absurdité.

A quelle sorte d’artefact rapporter ces tores sinon à des poypettes, monticules circulaires édifiés à la demande pour permettre à l’arpenteur de Rome, en l’absence de mirador offert par la nature d’y placer le groma et de porter sa ligne de visée à 4 ou 5 mètres au dessus de la basse végétation alentour. De telles verrues dans la campagne, estimées ensuite superflues par les cultures et supprimées furent et pour cause très fréquentes.

Il s’y rapporte assez curieusement le toponyme levée, avec ses variante, intelligent quant au fond puisqu’il suggère l’action, pour l’homme de s’élever au-dessus du sol. Levée n’est absolument pas applicable à quelque pierre de borne car que va-t-il se produire dans le cas d’un bloc dressé, non sans effort. Dans l’heure suivante, le bloc va lourdement retombé par terre.

La bonne mise en place d’une marque de limite exige que la pierre soit fixée dans le sol ; elle est alors, Fitte, fiche ou encore plantée, plus simplement la borne.

Pour l’angle Nord-Ouest du prélèvement, depuis le tore fut retenu, la preuve en est, un grand chêne et pour lui un nom choisi, latin Aescolus, à présent l’Eculaz. Le voisinage ici de culattes nous montre l’usage d’une forme diminutive tirée facilement du précédent alors que le dernier supposerait une agglutination d’article : les culas plus que douFeusse, les vocables usuels évoluent toujours vers le plus simple et nous retiendrons finalement le souvenir vivace d’un grand arbre.

Escole n’est pas fréquent, hors bien entendu des bâtiments communaux, chêne et chano ayant presque constamment prévalu. Lorsque Escole rectifié Ecole, s’applique à des parcelles en pleine nature faudrait-il comprendre Ecole buissonnière ? De telles conditions sont ahurissantes. Sinon comme à Izenave, Ecole est varié de Nicole, plausible nom de personne du reste inexistante.

Partant de l’angle Nord-Ouest. Visons maintenant la partie Sud ; le relief du plateau permettait un prélèvement quadrilatère, le plus rationnel. L’angle Sud Ouest se décèle aisément à la Ragiaz, d’une assez belle série de ragées devant toutes au vieux français rachel, razel, souche.

La souche d’un grand chêne multi centenaire subsistait donc ici encore au moyen âge. Mais prenons garde : un arbre jadis deux fois respecté, dépositaire en tant que borne de l’autorité impériale (surtout pas touche) et séjour d’élection de quelque divinité Païenne agraire ou pastorale.

La quatrième et dernière borne, au Sud-est est évoquée vers Trépont par la Donchère, à retirer par des voies ténébreuses à un saillant de la terre romaine, produit d’une courbe de l’Albarine, une fraction angulaire que vient justement confirmer la Cornella voisine : petite corne pour petit coin. La langue de Cicéron pouvait entraîner la confusion entre angulus (angle) et angelus (ange) à ce point que l’on usa de la graphie angle pour ange. De graphie je dis bien, mais la notion suggérée d’un céleste patronage que des personnes bien intentionnées adoptèrent volontiers. Une élégante façon avec un Mont de l’ange, sympathique d’arrondir les angles !

Rectifié Dongère le produit, avec danger, est bien près d’ange, …..Des voies ténébreuses j’en conviens.

Premier bilan :

Au total une superficie d’environ 250 hectares directement soumise à Rome et pour les colons qui l’occupaient  un statut vraisemblablement de métayer. Une économie plutôt pastorale mais un territoire grevé de la servitude d’un chemin public qui le traversait par le milieu, décourageant le menu élevage, celui des oies et des poulardes trop susceptibles d’être volées. Aux colonnettes des deux entrées devait correspondre un interdit absolu concernant le passage, facilement désastreux du bétail venu de l’extérieur. Le cas était cependant prévu.

Une déduction aussi pointue nous est toutefois permise et nous verrons plus loin comment les vachers d’antan tournaient la difficulté.

Les Serraz, en retrait du chemin, rappelant encore la resserre point fort où les colons abritaient leurs provisions, leurs animaux et aussi leurs personnes : l’habitat de la colonie.

L’évolution de la colonie :

Au VIème siècle, après Odoacre, l’empire romain n’existe pratiquement plus, les Germains restant les seuls à porter des armes et il est inutile je crois de chercher d’autres maîtres pour ces lambeaux du territoire gaulois confiés à des colons. Plus d’un fief au Moyen Age se montre fondé sur l’une de ces terres.

Mais surprise…la part de Rome passa aux mains d’une famille issue du peuple, puisque Corcelle, nom d’une fontaine, Cornella, Culatte et Rochette attestent ici, et pourquoi pas, l’intrusion de petits propriétaire, non de survivant de l’aristocratie foncière et ceci peu expliquer la pérennité exceptionnelle du latin Aesculos lié au souvenir d’un grand chêne.

 

Dès le VIème siècle peut-être la logique populaire, car il faut compter avec elle, pouvait avoir généralisé une adaptation Cula réservée d’abord à la fraction d’un ensemble foncier, situé en arrière de la maison, c'est-à-dire derrière. Un sens qui s’est étendu par la suite. Or ce sont exactement les conditions propres à la terre hautevilloise jusqu’à l’orientation face au soleil de la colonie.   L’écolas ne serait plus valable dans la moitié sud de celle-ci. En somme, un assez rare concours de circonstances pour le Plateau.

 

Surprise encore : une terre jumelle.

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Le territoire de Champdor, localité voisine au Nord, offre de son côté certains indices qui, à l’examen, s’articulent parfaitement. Une seconde part romaine de même grandeur ou presque mais orientée différemment avait été déterminée depuis le Tore de visée, borne donc commune aux deux prélèvements. Cette autre terre de partage entre Hauteville-Lompnes et Champdor où son angle occidental se discerne aisément aux Tronches. Ne nous arrêtons pas au cas pluriel car il s’agit de plusieurs parcelles et surtout du tronc d’un autre chêne multi centenaire non réduit à l’état de souche et particulièrement coriace. La longévité de cette essence est fantastique, on avance moins accordé à l’arbre producteur de fruits que semble évoquer la Grange du Pommier, un peu plus loin. La présence d’une telle aubaine sur la limite de deux collectivités rivales est chose impensable, ce qui n’empêche que le pommier lieu dit constitue un détecteur parfait de colonies romaines, toutefois à distinguer de Pomaray révélateur quant à lui de sites particulièrement propices à cet arbre fruitier.

Il est permis d’y voir, chaque fois, l’intention d’un esprit cultivé soucieux de panache et surtout d’épate, assimilant son champ au boulevard extérieur de la ville des Césars appelé Pomerium.

 

Ajoutons-y pour le bon poids une pointe malicieuse à l’endroit du prédateur.

Davantage au Nord, mais proche du Pommier, où l’on serait en droit de présumer d’une borne angulaire, surgit l’un de ces noms de lieux qui vous amène à douter sérieusement de l’efficacité des montures de votre opticien, cocolane ? Alors on s’entête pour arriver parfois, pas toujours, à démêler l’imbroglio. Restitué Coë (queue) conane, tout devient clair ;
Nous somme devant un doublet car colane est bien trop proche de colonne, il s’airait d’une colonnette bien dégagée au milieu des herbages. Ailleurs on s’attendrait à chandelle (candela) suggéré par la pile blanchie à la chaux comme toutes les marques de limite romaine.

Le souvenir vivace de la dite pile avait justifié l’expression réfléchie Coë-colomele vers 1400 (petite colonne) dont une variante malmenée se note un peu plus loin : Combeilles, pour Co-ombeles, une aussi belle composition faisant place ensuite à Coë-colone patoisé par des ruraux retardataires selon  Asne Bourrigoot.

Depuis cette pilette et dans la direction Est un angle à 90 ° était possible pour un tracé régulier. Dans cette même direction le relief local posait un problème aux arpenteurs de Rome depuis le Tore ;

L’empreinte germanique est manifeste en ce secteur, les bornes impériales reflétant si bien les impératifs venus d’un milieu accidenté qu’elles durent être conservées telles aux temps mérovingiens. Ceci s’impose avec le Crêt Merland (937) c'est-à-dire Merc-Land, la borne du pays, toponymie clairement évocateur bien représenté dans la région.

Merc qui est à l’origine du vieux français Marche se retrouve ici dans un lieu dit Marchand, vraisemblablement une pierre marquée d’une croix vers l’angle sud –Est.

En contre-bas Combe Noire rappelle l’opposition malicieuse établie entre une borne romaine blanchie et une terre voisine forcément plus foncée.

Depuis le Crêt, la visée plongeait au Nord jusque devant le bourg de Champdor, site à l’évidence privé de grands arbres au premier siècle où les troncs blanchis à la chaux des essences de médiocre importance concrétisaient les limites des Césars. Pour les ruraux, très familièrement des « bouleaux ». Le bol de nos pères constitue du reste un indice de premier ordre pour ce genre de restitution.

L’angle Nord Est se décèle vers l’Arbessier, autre toponyme révélateur, un terme bâtard de l’époque germanique associant le latin alba (blanche) et le gaulois bettia (bois de bouleau) Chenelette, forme diminutive voisine de chenu –blanchi- va dans le même sens.

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L’angle possible ici à 90 ° livrait pour la fraction septentrionale une découpe assez régulière. Au total, une seconde terre romaine de même étendue que la précédente et traversé du Nord au Sud par le cours de l’Albarine ; deux territoires n’ayant de commun entre eux que leur articulation à la borne du Tore.

Et c’est là justement que se note certaine astuce dont j’ai parlé plus haut et qui est à l’origine du lieudit Course Vache, voisin du Turon –la notion de corrida parait vraiment exagérée pour le plateau et celle d’écorcheur de mauvaise augure- serait restée Corche. La solution réside en un raccourci….des vaches, de sens très clair, simplifié courci et traduit faussement et bêtement course.

Bref, le chemin le plus court, la traversée de la part impériale étant prohibée, les gens de Villa Lomnia et d’autres après eux durent obtenir une solution pour envoyer leur bétail en des herbages écartés, vers le Pommier ou Givarais. Une tolérance du passage dudit bétail à l’autre culatier ? en frôlant le monticule du Tore, la glèbe impériale foulée de seulement quelques pas, une misère.

En un milieu consciencieusement pastoral, le courci des vaches dut perdurer durant des siècles. Le latin avait curtare au même sens d’agréger. Le tracé de cette transhumance persiste pour l’essentiel dans le chemin de Lompnes à La Berche.

 

 

 

Aux aléas des pérégrinations des bêtes et de leurs maitres du passé doit être rattaché le lieudit les Trablettes, riverain  droit de l’Albarine à Champdor, qui ne sont pas des tablettes, terme inconnu en toponymie ais évoque des poutres, trabes de jadis du latin traba.

Une présence insolite, car exceptionnelle, justifiable ici par celle d’un pont élémentaire jeté sur la rivière, un ouvrage utilitaire si bien placé dans l’alignement des bornes romaines qu’il faisait corps avec elles et bien entendu copieusement blanchi, comme elles.

A son sujet dut être fait usage du latin Tabulatum, plancher que vient confirmer le Planai, en face sur l’autre rive et dès l’origine tombé dans l’attraction de traba, une vision réaliste dudit ouvrage. Ainsi trabulatum évolué avec une finale diminutive, idem pour le Planet, le territoire au long de la limite devait dépendre du prolétariat local.

Une aide accordée aux asservis… une telle générosité demeure tout à fait étrangère à l’esprit des prédateurs et le droit de passage sur le plancher suppose la pièce laissée en traversant.

Aucun souvenir amer de ce prélèvement chez les asservis qui durent s’arranger autrement mais il se note au moins une trace de bien foncier possédé par des péagers, c’est la Combe au chien, un « chien public » qui fut tout bonnement le publicanus, l’agent du fisc du premier millénaire.

Genessier, à écarter de génisse, toujours dans la commune voisine relève apparemment du latin janitrix –portière, terre du portier- augmenté de l’action d’ouvrir ou fermer janus – la porte.

D’où vient le terme Champdor ?

Pour terminer je ne saurai quitter cette autre terre sans référence au Larousse des noms de lieux de France où le nom de champdor est tiré du celtique : canto, brillant et briga, montagne, proposition qui, à l’endroit d’un site de plaine ne peut que vous mettre fort mal à l’aise.

Je regrette de dire que ce qui est proposé aujourd’hui ne vaut guère mieux. Tiré du celtique encore il serait champ ou village « rapproché de la rivière » Des conditions identiques, elles sont légion, devraient avoir porté des fruits par centaines, mais le pauvre nom reste unique pour tout l’hexagone.

Je remarque que les graphies anciennes sont de deux types.

Une version savante Chandobrio et une seconde simplifiée, sans doute populaire chandoro et ramène le tout au celtique encore : Cambo brira, le pont de la courbe, le plus ample méandre du cours de l’Albarine tombé dans l’attraction du latin candéo –être blanc- Candobrium, chandobrio et même magnifié par le latin candor –candeur, blanc éclatant- chandoro.

Les bornes blanchies romaines s’y alignaient au Sud à seulement 500 mètres 

H. Barthoux.