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  LA FARCE DU BOULANGER.

 

     On se souvient encore de ce bon pain d’avant la guerre, au levain, cuit au feu de bois ; ce pain dont on tente de retrouver le goût aux fêtes des fours.

On se souvient des couronnes craquantes pesées à l’avance, marquées d’encoches en chiffres romains indiquant le poids –exemple XXIIII soit 2.400 kg-

On se souvient encore des années difficiles et des 350 grammes attribués quotidiennement aux travailleurs de force et aux adolescents baptisés J 3 : 250 grammes aux autres. On se souvient de tout ça, mais le souvenir le plus marquant, c’est celui du boulanger de la rue qui monte à l’église devenue depuis rue Joseph Viallaz.

C’était un boulanger farceur, truculent, enfariné et bon vivant. Il devait avoir une ascendance terrienne car il se plaisait à cultiver de grands jardins aux endroits où s’élèvent maintenant plusieurs bâtiments.

Il récoltait là tous ses légumes et la nourriture de son cochon ! Un cochon qui l’accompagnait partout, semant la panique et affolant les nombreux curistes au café de la poste où il descendait prendre son apéritif.

Hauteville  était en pleine activité et après ces tristes années de disette tous les commerces étaient prospères.

En janvier 1948, le ministre des finances décida de retirer les billets de 5000 F anciens espérant récupérer ou dévoiler les nouvelles fortunes. Les billets pouvaient s’échanger à la perception ou la banque, chaque établissement était gardé par un requis armé d’un fusil de chasse.

L’échange devant se faire en deux ou trois jours, le défilé était permanent. Chacun apportait sa ou ses quelques coupures.

Notre boulanger n’aimait pas trop que l’on fasse allusion à son magot. Il prépara une mise en scène…

On ne s’amuse pas avec les percepteurs ! Mais le banquier que je connaissais bien, tout aussi farceur, accepta la complicité en souriant.

A l’heure prévue, on vit défiler notre boulanger encadré par deux compères armés de gourdin et poussant une brouette sur laquelle trônait une lessiveuse de belle taille. 3 billets de 5000F savamment placés dépassaient du couvercle, ce qui laissait supposer que la lessiveuse était pleine.

Il faut se souvenir qu’à cette époque les dépôts bancaires étaient peu connus, la lessiveuse avait une vocation de coffre-fort pour les nantis, ils pouvaient ainsi stocker leurs coupures à l’abri des rongeurs.

Celle de notre boulanger, à la mesure de son commerce, avait une belle capacité. On arrêta la brouette devant la banque, notre farceur avec l’aide d’un des deux compères se saisit de la lessiveuse et pénétra dans l’arrière boutique de la banque loin des regards indiscrets.

Les bons comptes faisant les bons amis, boulanger, compères et banquier s’affairaient pour vider la lessiveuse d’une montagne de vieux journaux dont on avait prudemment retiré les billets de 5000 F (3, je crois) qui ne suffisaient même pas à payer les libations au café d’en face.

On festoya toute la nuit pour savourer cette belle farce et au petit matin, goguenard et souriant, notre boulanger décida de rentrer. C’était l’heure de la première fournée.

L’histoire fit le tour du plateau, et l’on broda un peu plus sur la situation des commerçants. Moi qui ai connu beaucoup de ces hommes d’un temps révolu où l’on savait vivre et se distraire, je peux témoigner qu’ils sont loin d’avoir tous fait fortune, même s’ils étaient les seuls à détenir les vraies richesses.

 

                                                                                     Marius GUY